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Appel aux politiques de la Terre
Matériaux pour des écoles de la Terre

Rencontres sur la Ferme de Lachaud du 23 au 27 août 2020

— Pour répondre à l’appel à contribution : ecoledelaterre@riseup.net
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Tout comme un jour nous avons eu horreur du vide, nous ressentons aujourd’hui une répugnance à penser le ralentissement, la régression, la limitation, la décroissance, la descente, la suffisance. Toute chose qui rappelle un mouvement vers une suffisance intensive de monde (plutôt qu’un dépassement épique de « limites » à la recherche d’un super-monde) est très vite accusée de localisme naïf, de primitivisme, d’irrationalisme, de mauvaise conscience, de sentiment de culpabilité, voire d’être une expression de tendances fascisantes. Pour quasiment toutes les formes assumées par la pensée aujourd’hui dominante parmi « nous », une direction seulement est pensable et souhaitable, celle qui mène du « négatif » au « positif » : du moins au plus, de la possession de peu à la propriété de trop, de la « technique de subsistance » à la « technologie de pointe », du nomade paléolithique au citoyen cosmopolite moderne, de l’Indien sauvage au travailleur civilisé. […]
C’est dans ce sens, enfin, que les Indiens, le « peuple de Pachamama » pour reprendre la tournure gentiment ironique de Bruno Latour, ne sont pas les seuls Terrestres, mais ont sans le moindre doute droit à partager ce titre. Les peuples autochtones du continent américain – les collectifs d’humains et non humains dont l’histoire remonte bien avant le choc avec la planète Marchandise – ne sont qu’une petite partie de la Résistance Terrestre contemporaine, cet ample mouvement clandestin qui commence à peine à devenir visible sur la planète envahie par les Modernes (en Afrique, en Océanie, en Mongolie, dans les recoins et les cachots de la forteresse Europe). Ils ne sont vraiment à même de prendre la tête d’aucun combat final, d’aucun Armageddon cosmopolitique ; il serait ridicule de les imaginer comme la semence d’une nouvelle Majorité. Il ne faut surtout pas espérer qu’ils puissent, même s’ils le pouvaient, accourir pour sauver ou justifier les « Modernes » qui les persécutent implacablement depuis cinq siècles. [Mais] fatigués d’une histoire faite de trahisons successives, ils ne sont peut-être pas très disposés à « négocier » une paix cosmopolitique.

Déborah Danowski et Eduardo Viveiros de Castro, L’Arrêt de monde, 2014

 

Du 23 au 27 août 2020 de nouvelles rencontres « Matériaux pour des écoles de la Terre » se dérouleront sur la ferme de Lachaud. Elles ne seront pas organisées comme habituellement sur la base d’un programme d’intervenants mais à partir des contributions que nous recevrons en réponse à cet appel. Ces contributions peuvent être de toute nature : quelques mots, un texte ou un dessin, mais aussi bien d’autres choses dont nous ne saurons préciser la forme… D’ici le milieu du mois d’août, dans le prolongement de cet appel, nous ferons circuler un document qui tentera d’organiser les réponses que nous aurons reçues en différents champs problématiques que nous répartirons sur les quatre journées des rencontres. Chaque journée sera composée d’une assemblée le matin dont les échanges devraient nous permettre de préciser le contenu des ateliers de l’après-midi, et ainsi nous progresserons dans la volonté de mettre en relation les mots et les énoncés capables d’articuler notre sentiment d’appartenance au monde avec le courage de renouveler les champs de l’action politique.

Ce temps d’élaboration collective s’inscrit dans la composition de la résistance écologique (ou terrestre) dont la situation actuelle participe au redéploiement des forces. Par cet appel il ne s’agit pas de chercher à recouvrir la démultiplication des initiatives similaires à la nôtre, et encore moins en se présentant sous le nom d’un improbable conseil de plus. Bien au contraire, ce à quoi nous souhaitons concourir consiste à encourager partout ces temps de discussions pendant lesquels on cherche patiemment, lieu par lieu, à décrire et à préciser, par la survivance de la critique, ce à quoi nous tenons.

 

1. Situation

Ce qui était inconcevable la veille et devenu possible le lendemain – l’arrêt plus ou moins global de l’économie – a transformé si radicalement notre perception de la situation générale que c’est l’ensemble du processus de politisation de l’écologie qui peut et doit se réorganiser à partir de ce constat. Finalement il s’avère possible de se représenter la fin du capitalisme au moins autant que la fin du monde. Voilà qui confère un sens renouvelé à la notion d’intentionnalité politique face aux dogmes qui présentent la rationalité économique comme vérité des sociétés et l’inégalité sociale comme essence de la condition humaine.

L’autre constat, par anticipation et sans doute précipité, que nous devons faire de cet arrêt de monde – de ce que l’on tenait pour impossible, de ce que l’on nous avait depuis toujours appris à voir comme impossible – est qu’encore à ce jour rien ne se soit produit vraiment que l’on puisse retenir comme un tournant social et politique décisif, et ce malgré l’ensemble des énergies déployées pour qu’il se produise aussi bien dans les mentalités que dans les actes. C’est à la lumière de cette expérience planétaire et de la perte d’innocence qui en a découlé que nous nous proposons de partir pour reformuler nos hypothèses et nos conceptions de la conflictualité politique qui nous encombrent et nous interdisent la compréhension du présent.

 

2. Politique et écologie

Les grands thèmes de l’écologie se sont imposés comme une évidence dans les imaginaires collectifs de la contestation. Leur omniprésence a fini par tisser, à l’échelle mondiale, un continuum d’opinions partagées entraînant la naissance d’une conscience globale reposant sur une ambivalente « synchronisation » des subjectivités. Pour autant, les réponses que nos sociétés ont jusqu’à présent tenté d’y apporter se présentent comme autant de façons de retarder le moment d’y faire face. Abondante en discours et pauvre en monde, l’écologie politique continue d’être vécue, par ceux qui ont le luxe de se croire épargnés, comme l’interminable épilogue du drame bourgeois qu’est devenu le cours de l’histoire des sociétés techno-capitalistes.

Face aux espoirs fondés dans la transition technologique, supposée prolonger les modes de vie d’une partie de l’humanité et ce qu’elle définit comme son bien-être, nous nous demanderons en quoi ces attentes contribuent, en réalité, à la perpétuation de formes de domination et de contrôle social, économique et culturel. Mais nous chercherons également à comprendre comment, à la base de cette administration de l’économie et du politique, se trouve une certaine conception de la nature et de l’homme dans son environnement d’où elle tire sa force. En appeler aux politiques de la Terre, telles que nous les entendons, consistera donc à réinterroger les catégories traditionnelles du politique (souveraineté, légitimité, libertés individuelles, luttes sociales, intérêt général, modèle de décision, etc.) afin de comprendre les raisons pour lesquelles il n’est plus possible d’y puiser sereinement pour répondre aux problèmes qui découlent des mutations écologiques en cours. Une façon d’aborder cette situation nouvelle consistera à décrire les contradictions critiques que nous éprouvons chaque jour entre d’une part ce qui relève de l’expérience que nous faisons de la réalité, ce sur quoi nous tenons (d’autres que soi, des objets, des règles, des énoncés, des habitudes…) et d’autre part les principes, les représentations et les désirs qui déterminent ce à quoi nous tenons. Revenir sur ces contradictions suppose moins d’étendre la scène de la dénonciation ou de l’indignation, que de tenter de cultiver et de mettre en partage un art lent et âpre des conséquences.

 

3. État, territoire et globalisation

La globalisation est le fond théorique et pratique par lequel nous arrivent les réalités de la crise environnementale débouchant sur une forme inédite de la responsabilité : une responsabilité de masse. C’est-à-dire une responsabilité incombant à chaque individu en tant qu’il prend part à un comportement de masse, par ses actions ou par ses omissions. Ce type de représentation de la responsabilité a encouragé l’idée que la mise en œuvre de changements profonds nécessite une action globale qui aille au-delà de toute frontière, en prenant éventuellement à contre-pied (par l’introduction de normes, de réglementations, de technologies) des communautés qui le plus souvent subissent les conséquences des dommages environnementaux davantage qu’elles n’en causent. Cette approche globale ou systémique et le rôle central joué par l’introduction dans la décision politique des savoirs scientifiques, de l’expertise et des statistiques, trouble en profondeur le champ de l’action politique tel qu’il est généralement défini : l’organisation d’un groupe inscrit sur un territoire dont les parties (humains et autres qu’humains) sont interdépendantes et disposent des moyens de le comprendre ou de le sentir. La crise environnementale met en crise les différentes échelles de territoire qui se sont constituées avec le développement du capitalisme industriel lui-même étroitement lié à la construction des États-nations. Plus largement, elle met en crise l’articulation entre pouvoir et territoire, et la façon dont les identités individuelles et collectives sont supposées y être intégrées.

Repartir de la question de la terre et du territoire pour penser l’écologie, c’est considérer le fait qu’il est devenu impossible de faire tenir politiquement ensemble des échelles d’espace et de temps où s’enchevêtrent et entrent en conflit des représentations inconciliables du futur, des promesses d’émancipation sociale fondées sur la spoliation et la destruction des ressources terrestres, des puissances politiques et économiques dont la mise en concurrence à l’échelle planétaire et la défense des intérêts privés révèle toujours un peu plus la disjonction entre l’espace de la délibération publique et la raison d’État sous l’emprise de l’urgence et de la nécessité.

La recomposition « écologique » du monde sur cette base est bien évidemment de l’ordre de l’impensable, et toute forme de pouvoir qui s’éprouverait comme plus ou moins sensible à ces questions ne disposerait d’aucun autre moyen que de modifier à la marge ce système globalisé et intégré. Penser l’écologie politique à partir d’un territoire – dont nous laisserons la définition et les contours vagues –, cela ne consiste pas à s’absenter de la situation générale, mais à proposer au contraire de développer des stratégies de résistance qui ne peuvent s’extraire du problème de la réhabitation du monde. Réduire l’écart entre la compréhension de ce sur quoi nous tenons et les représentations de ce à quoi nous tenons exige de toucher ce point de divergence avec l’écologie des autres. Œuvrer à la réactivation de communs, développer des formes de solidarités entre les personnes, les espèces et les milieux de vie, apprendre – par les savoirs issus de l’écologie – à les voir, les nommer, les sentir, transformer le statut d’entités complexes, comme des forêts, des montagnes, des fleuves dans notre façon de les aborder, de nous y identifier ou de les concevoir comme sujets de droit, partager des histoires qui témoignent de ces attachements, élaborer des techniques adaptées à cette culture : ces perspectives ou « remèdes » se présentent en réalité comme une multitude de problèmes tangibles dont nous ignorons pour la plupart comment les articuler avec la manière dont nous sommes construits socialement – et s’en trouve par-là même frappées d’incertitude. Mettre en partage la responsabilité environnementale qui est au cœur de toute forme de cosmopolitisme terrestre, suppose moins des certitudes théoriques à partir desquelles nous serions en capacité de « changer le monde », que le développement de pratiques et le partage de récits communs susceptibles de résister, milieux de vie par milieux de vie, à la convergence d’intérêts puissants qui leur sont contraires.

 

4. De la Terre

Il ne faut pas chercher, dans cet appel à se retrouver, une volonté de substituer à l’épreuve du réel la paresse des mots et le confort du concept. Il s’agit de mettre en travail et de partager des énoncés pour ce qu’ils sont : ce qui jette un pont entre la nécessaire interprétation du monde (comme généralité) et ce qui est toujours vécu (localement) comme une entrave à une certaine idée de justice. Se saisir de la liberté d’éprouver et d’énoncer le juste et l’injuste, le même et l’autre, le possible et l’impossible a toujours constitué une provocation pour le pouvoir. Un énoncé politique, réaffecté par d’innombrables récits, quand il ouvre un champ qui autorise à composer avec l’incertitude, est susceptible de réunir les forces nécessaires pour résister à ce pouvoir dont la logique est de maintenir les conditions d’injustice par lesquelles il se définit. En appeler aux politiques de la Terre signifie s’inscrire dans un processus de politisation qui s’oppose au mouvement continu d’appropriation de la nature et des communs qui caractérise le modèle dominant de « civilisation » et ses conséquences.

Un tel processus ne peut pas partir d’en haut, il est incarné dans des territoires composés d’expériences et d’histoires qui permettent d’élaborer les stratégies nécessaires pour faire alliance avec les êtres et les milieux dont la simple existence est une forme de résistance. C’est-à-dire avec ceux dont le destin est de devenir les morts acceptables de ce modèle unique de développement.

En appeler aux politiques de la Terre c’est toujours vouloir résister à l’avancée du désert et de la dévastation, mais c’est avant tout rompre avec l’empire de la nécessité au service de l’économie qui fait de ce monde globalisé ce qu’il est. Autrement dit, une politique de la Terre suppose une pluralité de mondes et la conviction que du possible est toujours susceptible d’arriver.

 


 

Organisation des rencontres :

Les rencontres se dérouleront du 23 au 27 août 2020 sur la ferme de Lachaud. Elles seront organisées sur la base de cet appel à contribution. Les contributions que nous recevrons nous permettrons de définir un champ problématique par journée sur les quatre qui composeront les rencontres. Les matinées se dérouleront en assemblée, un court exposé présentera la problématique du jour, suivi d’échanges. Les après-midis seront organisés en ateliers dont les thèmes auront été définis à l’issue des assemblées du matin. Les ateliers seront animés par un groupe qui se sera constitué autour d’une problématique, ou à l’initiative d’un ou d’une intervenante. Apporter une contribution à cet appel ne contraint pas à animer un atelier. Ne pas contribuer à cet appel n’empêche pas la possibilité d’animer un atelier.

Participer à l’appel à contribution :

Pour contribuer il suffit de nous faire parvenir votre contribution de préférence avant le 10 août, par mail à : ecoledelaterre@riseup.net

Ou par voie postale à l’adresse : Ferme de Lachaud, Lachaud Fauvet, 23340 Gentioux Pigerolles

Autour du 15 août nous ferons circuler la carte des champs problématiques que nous aurons déterminés pour chacune des journées. Elle sera constituée de fragment des contributions que nous aurons reçues. Et d’une présentation des journées.

Inscriptions :

Afin de prévoir les installations adéquates et de rassembler les quantités suffisantes de nourriture, nous avons besoin de pouvoir estimer assez rapidement le nombre que nous serons pendant la semaine. Nous vous encourageons donc à vous inscrire individuellement dès que possible en utilisant cette fiche d’inscription sur framasoft : remplir le bulletin d’inscription

Cette base de données sera détruite à la fin des rencontres. Nous ne conserverons que les adresses de celles et ceux qui auront précisé vouloir faire partie la liste de diffusion « école de la Terre ».