17.

 

17. “Comme une tempête tropicale” – Erik Bordeleau
Essai d’exfoliation de la forme valeur

Le futur catégorique, le futur proprement dit, se détermine au sortir du présent. C’est sa
position de définition. Qui dit présent clos dit futur catégorique. Et si on quitte le futur
catégorique, c’est qu’on renonce aussi à clore le présent.

Gustave Guillaume

1.
Au cœur de la finance, on trouve un désir de maîtrise et d’immunité. On «fait des économies» pour se prémunir en cas d’infortune et, à ceux qui parviendraient un tant soit peu à échapper à la précarité, on offre des outils de planification en vue d’assurer leur futur, par exemple sous la forme d’une «retraite». Avoir de l’argent nous permet de voir venir, de produire une petite bulle plus ou moins volatile, une sorte d’abri portatif facile à déployer à partir duquel aménager quelques conditions de possibilités pour habiter le présent et affronter les intempéries.

Comme la forme marchandise, la richesse financière recèle quelques subtilités à la fois pratiques et métaphysiques. Elle dépend d’une série de véhicules abstraits pour se préserver dans le temps (pensons, par exemple, à la gamme des produits dérivés), et bénéficie (trop) souvent de régimes d’exception et autres législations de complaisance pour s’accroître dans la durée. On peut se représenter la richesse financière comme une puissance temporelle et météorologique, (c’est-à-dire atmosphérique, turbulente et sujette aux fluctuations), chargée d’options à exercer. L’allemand vermögen est en ce sens fort suggestif. Son champ sémantique inclut à la fois la richesse, la propriété ou les actifs financiers, et l’idée d’une faculté ou puissance partagée, la capacité de savoir ou de faire (l’antonyme unvermögen dénote quant à lui l’incapacité). La potentialité active suggérée par le terme vermögen nous rappelle pourquoi l’œuvre maîtresse de Karl Marx s’intitule « apital » et non simplement « Argent ».

Dans son livre sur l’économie adressé à sa fille, l’ex-ministre des finances grec Yannis Varoufakis a une façon fort imagée de décrire le mécanisme d’émission monétaire et son rapport bien particulier au futur. Les banquiers, explique-t-il, sont les seules personnes qui, dans le monde actuel, sont autorisées à voyager dans le futur pour ramener des unités de valeur dans le présent. De même, dans ses Cartographies schizoanalytiques, Félix Guattari note comment

« es techniques de sémiotisation économique, par exemple par les moyens de monnaies de crédit, impliquent une virtualisation générale des capacités d’initiative humaine et un calcul prévisionnel portant sur les domaines d’innovation – sortes de traites tirées sur le futur – qui permettent d’élargir indéfiniment l’impérium des économies de marchés.» (je souligne)

Guattari décrit ainsi une pratique sémiotique bien particulière, une mise en signe programmatrice et comme plus vraie que nature de par ses capacités d’effectuation et de virtualisation. L’écriture cursive et récursive des marchés détermine une forme de valeur dont la matérialité consiste, étrangement, en une constante intégration du futur dans le présent. De là la teneur furieusement spéculative de nos économies, et la futurisation autoritaire des rapports sociaux qui s’ensuit, comme dirait l’amie Dalie.

Le futur exige d’être écrit, et non prédit, dit quelque part Élie Ayache, ex-trader et poète-philosophe du réalisme orienté-marché. Autre manière pour lui de dire que le marché est le medium par excellence de la contingence: au contact d’un futur dit radicalement incertain, il informe et détermine, il contingente et monétise des états de fait – il produit des formes-de-valeur qui intègrent en leur sein une série de calculs et d’approximations afin de limiter l’exposition au risque et maximiser les profits. Tout ce travail de coupe et de découpe sémiotique, d’anticipation collective et d’évaluation performative tendue sur la pointe d’un présent à la fois intuitif et algorithmique, tout cela finit par prendre la forme apparemment unifiée et intelligible, c’est-à-dire rendue lisible, d’une «économie».

Ce texte témoigne d’une tentative pour produire un savoir à l’épreuve de la finance, c’est-à dire: un espace où penser la question de la valeur et de ses formes sans se détourner de ses inévitables effets de contingentement, tout en essayant d’échapper à l’impératif catégorique de l’économie. L’impératif catégorique de l’économie, c’est bien sûr celui de la croissance et de la profitabilité: le règne de la mesure, de la lisibilité des index, de la commensurabilité statistique. Ces modes de formalisation et de catégorisation sont autant de modes d’organisation qui tendent à s’opposer aux puissances de l’habiter ici convoquées. Comment participer à l’élaboration de formes de vie qui sachent se soustraire aux incorporations valorisantes (et donc, dans une certaine mesure, immunisantes) tout en restant disponible à d’autres usages de la finance? Des formes d’être-ensemble qui ne cherchent pas seulement à être « ranquille d’avance» – résolues, comme dirait Gustave Guillaume le grammairien, à «quitter le futur catégorique» et à ne pas «clore le présent»…

2.

« Like a tropical storm,
I, too, may one day become ‘better organized’. »

« Comme une tempête tropicale,
Moi aussi, je deviendrai peut-être un jour « mieux organisée ».

Cette phrase n’est pas tirée d’un texte plus long. Ce n’est ni un extrait, ni une citation. C’est une histoire en elle-même, une petite machine littéraire tout ce qu’il y a de plus exhaustif et achevé – une mise en intrigue de plein droit. Elle est tirée des « Collected Stories of Lydia Davis », section « Varieties of Disturbance ». Je prefererais en honorer la brièveté en l’épargnant d’un commentaire qui risquerait d’entamer son autosuffisance poétique. Mais il me faudra tout de même en déplier quelques propriétés, génétiques, fabulatoires, pharmakoniques, et décrire un peu la situation dans laquelle elle s’est insérée. Le microrecit m’aura en effet servi d’amorce pedagogique, ou plus exactement, d’appat pour le sentir ou lure for feeling autour duquel s’est articule un séminaire que j’ai enseigne a l’automne 2019 et a l’hiver 2020 a la School of Disobedience (théâtre Volksbuhne, Berlin), un séminaire intitule « ryptoeconomie et changements climatiques : design spéculatif pour l’Aerocene ». Le séminaire visait a contribuer au changement de paradigme civilisationnel dans lequel nous sommes engages. Il s’agissait, pour faire court, de repenser la question de la valeur « à la fin de l’économie », suivant le beau titre d’un ouvrage de Brian Massumi, en explorant de nouvelles méthodologies pour écologiser nos imaginaires techno-sociaux, organisationnels et financiers. Le séminaire s’est déroulé en partenariat avec le projet Aerocene, une initiative de l’artiste Tomas Saraceno portée par une communauté d’artistes, de scientifiques et de chercheurs transdisciplinaires en tous genres intéressés a interroger l’Anthropocene par le biais du medium de l’air. L’idée est de générer une nouvelle aísthêsis atmosphérique, une autre manière d’éprouver notre etre-au-monde aérien – n’habitons-nous d’ailleurs pas au fond d’un océan d’air, comme l’avait déjà note en 1644 l’inventeur du baromètre a mercure, Evangelista Toricelli?

Avec une remarquable économie de moyens, la phrase-systeme de Lydia Davis parvient a établir une zone d’intelligibilité récursive, une ritournelle, un air qui lui est propre – un climat. Dérivé du grec ancien κλίμα, klima, qui signifie inclinaison, le terme était a l’origine d’usage géographique : position définie selon l’inclinaison du ciel ou des astres, ou encore « région terrestre considérée sous l’angle de la température qui y règne ». De la, il n’y a qu’un pas vers l’usage courant du mot climat pour décrire l’atmosphère affective, l’ambiance qui baigne un lieu (ex  un climat d’insécurité), ou comme le dit avec force sociologie Auguste Comte dans son cours de philosophie positive, « ’influence sociale des diverses causes locales continues ».

Cet élément d’organisation atmosphérique des forces offre un intéressant contrepoint a ce constant processus de contingentement et d’intégration formelle, a cette unification fonctionnelle du monde sous l’égide du Capital qu’on appelle « économie ». Car s’il s’agit bien d’écologiser la valeur, si l’idée est de contre-effectuer le système-monde de l’économie et de désœuvrer, voire d’exfolier les modes de capture et d’organisation qui lui sont propre, il me semble nécessaire de se donner des images de pensée qui permettent d’échapper a ce régime qui prend tout de l’extérieur, ce mode d’existence pour qui chaque abstraction se traduit par une procédure d’extraction. (Ce n’est d’ailleurs pas la moindre des ironies que ce qu’il y a d’irréductible a la logique économique soit désigne du nom d’externalité.)

Dans La vie des plantes  une métaphysique du mélange, Emmanuele Coccia déploie une ontologie qui s’accorde au souffle des vivants, une grande cosmologie du mélange qui fait la part belle a la notion de climat. « e climat, écrit-il, est le nom de la structure du mélange. » Il poursuit :

Un climat est l’être de l’unité cosmique. Dans tout climat la relation entre contenu et contenant est constamment réversible : ce qui est lieu devient contenu, ce qui est contenu devient lieu. Le milieu se fait sujet et le sujet milieu. Tout climat présuppose cette inversion topologique constante, cette oscillation qui défait les contours entre sujet et milieu, celle qui inverse les rôles.

On trouve chez Coccia de nombreuses ressources pour une conjuration générale de la forme valeur et ses procédures d’exclusion, d’enclosure et de formalisation, son goût du clair et distinct, son obsession du propre. Cette conjuration passe, entre autres choses, par une critique en règle de l’idéal épistémologique de spécialisation des savoirs, ou plus exactement, de la spécialisation comme expression corporatiste de l’organisation des savoirs. « Universitas est le terme technique pour nommer une corporation. (…) Et les limites cognitives d’une discipline sont celles de l’auto-conscience de la corporation : l’identite, la réalité, l’unité et l’autonomie épistémologiques de cette discipline ne sont que les effets secondaires de la distinction, de l’unité et du pouvoir du collegium des savants qui la maîtrisent. »

Ce type de considérations – défaire les contours institutionnels (du savoir), inverser les topologies, prendre les atmosphères par le milieu et en dériver de nouvelles cosmogonies –, nous sommes de plus en plus nombreux a en éprouver la nécessité. Emmanuele Coccia, tout comme les auteurs de The Undercommons ou encore ceux de l’essai filmique Deep Implicancy, nous aident à virtualiser les arrêtés de la valeur, a exposer la charge létale et des abstractions héritées de la métaphysique et les déterminations matérielles et exceptionnalisantes qui leur sont associées. Ces idées contrastent forcement avec les enabling constraints ou puissances constituantes à l’œuvre dans le domaine de la cryptoeconomie. Armée de ses blockchains et autres « technologies comptables distribuées » (Distributed Ledger Technologies), la cryptoeconomie vit de la promesse que nous pourrions faire de l’économie une question de design : que nous pourrions programmer autrement ses catégories maîtresses – en premier lieu le fonctionnement de ses accumulateurs de valeur – en court-circuitant au moins partiellement ses bases juridico-étatiques. C’est un mouvement ou libertariens et cypherpunks, rallies au cri de guerre « Code is Law », côtoient des jeunes gens généralement de bonne volonté qui auraient pris un peu trop a la lettre la possibilité, évoquée par un Thomas Piketty, de s’attaquer aux inégalités systémiques non pas en abolissant mais en instaurant de nouvelles formes de propriété, sociales, fractales, spéculatives certes mais aussi temporaires, et bien sur, « décentralisées ». Fire, walk with me : sur le fil Reddit de la Sorcery of the Spectacle, on trouve une description représentative du genre de réalisme abrasif qui mène a vouloir redéfinir, de l’intérieur même du système, les modes de capture du capital :

Capitalism only hangs on because it is the most secure way of securing value inside a container. So whatever comes « after » capitalism would simply be more of that: the only thing that can defeat capitalism is an even more secure way of securing value inside a container. i.e., even more capitalist. (je souligne)

Ce qui est en jeu ici, d’un point de vue crypto-financier, c’est le processus d’incorporation des formes-de-valeur en tant que telles, c’est-a-dire : la codification, légale ou numérique, par laquelle un actif économique est enclos, sécurisé, titrisé (securitized), monétisé, contingenté. Une économie établie sur une blockchain permettrait d’émettre des tokens ou jetons dans lesquels seraient programmes différents droits de gouvernance et de propriété, différentes règles préétablies de circulation et transmission – une nouvelle forme-de-valeur intégrée en réseau. Ces nouvelles formations techno-sociales ou incorporations juridiconumériques constituent ce que Economic Space Agency (ECSA) appelle, par exemple, « espace économique », espaces au sein desquels c’est l’organisation même de nos manières de « risquer et spéculer ensemble » qui devient le vecteur principal de valorisation.

3.
Dans le contexte expérimental, voire pharmacologique, d’un séminaire de cryptoéconomie critique, c’est cette mise sous tension entre les nécessaires clôtures opérationnelles de la forme valeur et les décloisonnements inspirés d’une approche orientée-climat qu’il s’agit d’envisager de plain-pied. Tout pharmakon est constitutivement ambigu : poison et remède, force entropique et neguentropique, son utilisation requiert dosage, ou pour parler le langage de la finance, un arbitrage et un recalibrage de tous les instants. Art du paradoxe contrôlé. Et c’est la ou le charme discret de la proposition littéraire de Lydia Davis fait montre de son efficace. Elle suggère, tant aux enthousiastes de la blockchain et des nouvelles organisations autonomes distribuées (DAO) qu’aux plus endurcis parmi ceux qui ont fait profession de foi critique, qu’il faudra bien, nous aussi, un jour, peut-être, « mieux nous organiser ».

« Comme une tempête tropicale » : l’image de la tempête tropicale, comme exemple ou plutôt paradigme d’une organisation a venir, séduit immédiatement. C’est tout l’Anthropocène qui semble s’y tenir en un seul et désirable élan, un mouvement sourd a la mesure de la puissance ravageuse de ces systèmes quasi-chaotiques et auto-organises que sont les ouragans. Mais les choses se compliquent des la ligne suivante : « Moi, aussi, je deviendrai peut-être un jour « mieux organisée» ». Le Moi, intime par une virgule, ostentatoirement réfléchi et différencie par l’adverbe de conséquence « aussi », considère éventualité d’une amélioration. Cette optimisation a venir, la possibilité de se voir « mieux organisée », est introduite par des guillemets qui ne manquent pas de laisser songeur, et de susciter après-coup interrogation. De quelle modification sont-ils porteurs, de quel élément mondain participent-ils? En d’autres mots : qu’est-ce qu’ils attestent et vérifient ?

Car ces guillemets signalent bien une connivence relative, un « entendu » : quelque chose qui, pour aussi obscur et indéterminé soit-il, est susceptible d’être découvert et référencé, découvert parce que référencé, et, pour cette raison même, « aussi » partage. Pour ma part, je ne peux m’empêcher de penser qu’il se glisse la au moins une part d’ironique mise a distance, voire de mise en garde vis-a-vis des « best practices » : bonnes manières de faire, de dire et de se comporter, habituellement en vue de se professionnaliser, lignes de conduite érigées en modèle, mystique managériale à laquelle s’abreuve l’armée des consultants. « Mieux organisée » : l’inquiétante étrangeté introduite par ces guillemets est à la mesure de la promesse de normalisation qui couve dans cette expression. Le « Moi, aussi » est désormais livré a une conformation optimisatrice potentielle, ce qui n’est peut- être pas une mauvaise chose en soi, mais de nos jours, vaut quand même mieux être sur ses gardes quand quelqu’un vous en fait la proposition. C’est souvent random comme on dit en bon québecois, pas tout a fait singulier et « sur mesure », plutôt prompt a vous rendre lean ou « agile », et a poursuivre en cela l’œuvre tout-terrain de la « bonne gouvernance » et son horizon de mise en équivalence généralisée. Stefano Harney montre bien combien la friche entre une vie et sa mise en forme organisatrice peut rapidement se transformer en occasion de consultance et de mise en lisibilité:

This immersion in the market is doubled in the figure of the consultant. The consultant is nothing more than a demonstration of access. He or she can show up in your workplace and open it up in ways you thought were protected, solid. His presence is proof that you are now newly accessible. No one needs to listen to a consultant. He is just a talking algorithm anyway. But he has made his point by showing up.

« Mieux organisée » : isole entre ce qu’en anglais on appelle joliment des scare quotes, le syntagme introduit un léger décalage interactionnel, une singularisation existentielle qui fait – fera – événement. L’estrangement incorpore dans l’idée d’une vie en voie d’être mise en forme, d’être in-formée, met en scène quelque chose comme une puissance contingente –(pouvoir) être ou ne pas être « mieux organise ». Prise sous cet angle, la petite phrase se révèle à la fois comme récursivité territorialisante et mise à l’aventure singularisée :

Ce qui s’affirme, lors de cette traversée des régions de l’être et des modes de sémiotisation, ce sont des traits de singularisation – sorte de coup de cachet existentiels – qui datent, événementialisent, « contingentent » les états de faits, leurs corrélats référentiels et les agencements d’énonciation qui leur correspondent. (Je souligne)

Les Cartographies schizoanalytiques de Felix Guattari sont fascinantes pour qui cherche a penser la forme valeur et les moyens de son exfoliation pharmacologique – avec ou sans blockchain. On ne peut en effet espérer écologiser ou désœuvrer la valeur sans se rendre plus sensible aux coups de cachet existentiels de la finance, a sa puissance de contingentement et d’activation futuriale, a ses processus de découverte de valeur (value discovery) et à la manière dont elle fait prise sur le « qui vient » des formes de vie. L’animisme machinique des Cartographies induit cette légère surcharge d’hypothèses, cette plus-value de possible constitutive d’un matérialisme de l’incorporel qui sache échapper aux attendus critiques et a la concrétude mal-placée (misplaced concreteness) des matérialismes plus conventionnels, souvent mal adaptes pour rendre compte de la part d’effervescence spéculative, de contagion libidinale et de récursions charismatiques inhérentes au fonctionnement du capitalisme financiarisé.
Comme une tempête tropicale… accepter la capture d’un devenir-climat et rester avec le trouble financier.

***

Wherever there is the sense of self-sufficient completion, there is the germ of vicious dogmatism. There is no entity which enjoys an isolated, self-sufficiency of existence. In other words, finitude is not self-supporting. (…) We cannot understand the flux which constitutes our human experience unless we realize that it is raised above the futility of infinitude by various successive types of modes of emphasis which generate the active energy of a finite assemblage. The superstitious awe of infinitude has been the bane of philosophy. The infinite has no properties. All value is the gift of finitude which is the necessary condition for activity.

 

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14.

14. Feux – Bernard Aspe

2. « Travail » : R, S, I

La thèse qui constitue l’arrière-fond de mon propos, construite à partir notamment des travaux de Jason Moore, est que la cause réelle de a consumation de la Terre est la mise au travail des êtres de nature pour le capital. Moore montre que le travail reconnu comme tel, et donc rémunéré, ne constitue qu’une faible part de ce qui fonctionne bien comme travail, c’est-à-dire comme ce qui prend place au sein des circuits de la valorisation. Ceux-ci ne fonctionnent pas seulement sur la base de l’exploitation du travail rémunéré, mais beaucoup plus largement sur l’appropriation d’un travail gratuit, qui peut être effectué par les humains (esclavage, travail domestique) mais aussi par les non-humains (animaux d’élevage, sols ou cours d’eau, forêts). La mise au travail, loin de s’être limitée aux seuls humains, a donc mobilisé l’ensemble des êtres de nature, et ce dès l’origine de l’économie-monde.

Or cette mobilisation est telle qu’elle ne permet pas, dans la plupart des cas, leur régénération, ou celle de leurs milieux de vie. La pollution, la destruction de la faune et de la flore, les phénomènes désastreux qui s’accélèrent, ne sont pas des accidents, mais des effets structurels du développement capitaliste en tant que tel, et de ce qui constitue son moteur, cette mise au travail généralisée dont il importe de maintenir les pans les plus étendus dans l’invisibilité.

Le travail est donc la clé de voûte monde du capital. Il est, sous forme de « valeur », ce qui opère la suture subjective à ce monde, pour ceux-là-mêmes qui, en toute logique objective, auraient tout intérêt à le combattre. De ce point de vue, disons du point de vue symbolique, le travail est valeur. Les militants de l’économie jouent sur la connotation morale de ce terme au moment même où ils font mine de le dégager de toute morale – les fondateurs du libéralisme sont censés avoir découvert une voie pour appréhender la valeur précisément sous un angle objectif. La valeur-travail, c’est, indissociablement, la garantie pour la science économique de tenir un discours de vérité, et l’assurance, pour les gouvernants, que les gouvernés se battront pour leur servitude comme s’il s’agissait de leur liberté. Fonctions symbolique et imaginaire.

Mais le travail est aussi, du côté du réel, le seul vrai moteur de l’histoire du développement. Marx a mis en évidence la fonction du travail vivantnon seulement dans l’analyse de l’économie capitaliste, mais aussi dans la lecture politique que l’on peut en faire. Le principal défaut de son analyse est d’en avoir trop restreint le concept. Le travail vivant, ce sont les activités humaines et non-humaines mobilisées pour le capital. Les êtres qui soutiennent ces activités sont consommés dans le procès de production. Cette consommation/consumation doit être prise de façon littérale. Elle constitue le foyer de la critique du capitalisme aujourd’hui.

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13.

13. Rites, politiques et médiations de l’architecture – Susana Velasco

Dans la dernière décennie on a vu comme les outils propres de l’architecture ont pris le cœur des multiples formes de lutte. Une large série de mouvements – protestation contre la loi Loppsi 2 en France, les “mouvements des places” allumées par les printemps arabes, les ZAD, etc. – ont fait émerger la figure du campement et la question d’habiter-construir comme façon de tisser des liens collectifs. Ces expériences montrent comme l’architecture peut être une pratique de médiation entre les corporalités et le territoire dans lequel elles s’inscrivent. Parmi tout ce qui existe, l’architecture occupe un espace sensible, une zone intermédiaire traversée par toutes sortes de flux et de significations, c’est une matière qui peut rendre visible et opérationnelle l’interdépendance profonde de tout ce qui nous entoure. Cet atelier montrera une série d’expériences autour de l’action rituelle-constructive – comme les cas de l’hermitage du Saint Isidro en Espagne –, et ouvrira un temps de discussion pour penser en commun ce parcours qui, depuis l’année 2011, a fait émerger, plus visiblement, des puissances du geste constructif.

L’expérience de l’hermitage peut se voir un peu dans mon site: https://susanavelasco.weebly.com/caacutemara-ermita-del-santo-isidro–2009.html

Et dans le premier chapitre du livre A partir de fragmentos dispersos, Susana Velasco: https://musac.es/#publicaciones/publicacion/a-partir-fragmentos-dispersos

Le domaine de la médiation architecturale a été abordé à de nombreuses reprises sous ses aspects culturel, affectif et relationnel, mais moins par une approche matérielle et structurelle. Dans l’action de construire, l’architecture est informée, d’une part, par les corps qui la construisent et l’habitent, et, d’autre part, par le territoire sur lequel elle est inscrite. De ce point de vue, le lieu propre de l’architecture est une «zone intermédiaire» à travers laquelle toutes sortes de flux et de significations passent. Cette position donne à la discipline architecturale la possibilité de rendre visible et opérationnelle l’interdépendance profonde de tout ce qui nous entoure et nous conforme.

Tout au long de l’histoire, la recherche d’un sens commun entre corps et architecture a été une préoccupation constante. L’une des voies empruntées depuis l’antiquité était de faire correspondre l’agencement des bâtiments aux parties et aux proportions d’un corps humain idéalisé. L’autre voie, moins fréquentée mais aussi ancienne que la précédente, a cherché le lien entre le corps et l’architecture dans l’action rituelle. Là, le travail de ceux qui construisent consiste à entrevoir les lignes de force de l’environnement pour les composer avec le « faire » du corps; c’est par le geste constructif, et non dans une figure fixe, que se déroulent les mécanismes de médiation qui façonnent cette autre architecture.

La médiation, en tant que principe architectural, peut être abordée à partir des corporalités et des gestes qui la peuplent, en relation avec le territoire et le paysage dans lequel ils s’inscrivent. Le réseau dense de relations qui existe entre ces éléments devient plus évident dans les pratiques et les emplacements frontaliers. C’est le cas des cabanes palombières du sud-ouest de la France, le cas du front habité de la Guerre Civile Espagnole et le cas du pli spatial du phénomène camera obscura: trois formes d’architectures liminales qui se produisent dans des espaces et des temps d’exception. En tant qu’observatoires, ces architectures ne sont pas qu’un cadre dans le paysage, mais elles œuvrent en lui; ses topologies —par les trous et les perforations— mettent en contact l’intériorité et l’extériorité, l’humain et le non-humain, l’individuel et le collectif.

Cabanes, tranchées et caméras sont les “types” d’une architecture “mineure”, à la fois par leur taille, par les outils qui les façonnent; par le plan d’égalité établi avec leur contexte. C’est précisément ce pouvoir du “mineur” à partir duquel les corps, l’architecture et le territoire se correlationnent et coproduisent; et le point de départ pour comprendre les différentes façons de faire de l’architecture aujourd’hui, ou d’ouvrir le spectre de celles qui peuvent être pratiquées.

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16.

 

16. Baroud : Reterrestration et stratégie politique – Jean-François Gava
Pour la constitution politique européenne du mouvement des mouvements : préambule à la matrice programmatique du parti anti-systémique

Le vieil encasernement machiniste (dit plus couramment industriel), désormais sans rivage et qui a nom civilisation moderne, achève sous nos yeux, avec son vaste archipel carcéral, la fantastique parabole de son biocide en préparant l’extinction ou du moins la dépopulation drastique de notre propre espèce – espèce à la disparition de laquelle, d’ailleurs, toutes celles qui subsistent encore en dehors d’elle ont un intérêt vital. Tenter un ultime geste politique dans ce contexte relève sans doute du baroud d’honneur, s’agissant d’une politique de l’impossible, mais n’en est pas moins un devoir sensible, une question d’honneur, c’est-à-dire de joie et de puissance. C’est pourquoi nous proposons de fonder comme par jeu une organisation politique – continentale, européenne, pour commencer – d’un genre nouveau (nous préciserons ci-dessous), qui prenne le parti des sans-parti, qui défende les intérêts de toutes celles et ceux qui à ce monde, ou plus exactement à ce chaos organisé (sic) – ce non-monde, ou cet im-monde, dit même le philosophe français F. Fischbach – n’ont pas ou plus le moindre intérêt. Autant dire que la guerre du vivant contre la thanatocratie moderne – le pouvoir non seulement du mort, de l’institué, mais de la mort elle-même – commencerait à peine si l’idée de notre organisation rencontrait quelque succès – ou plutôt davantage de succès, car non seulement il n’est pas exclu qu’elle en rencontre, tout ‘impossibles’ que nous caractérisions ses objectifs, mais elle en rencontre déjà, simple prolongement qu’elle est d’innombrables mais ô combien timides initiatives existantes, qui sont autant de tentatives velléitaires regroupées sous le titre fameux de la convergence des luttes : c’est ce velléitarisme persistant qu’il s’agit ici de contrer ; la présente proposition ne procède en effet que de la résolution de donner corps à pareille convergence.

Tout ce qui a passé pour guerre des classes au sein du mouvement ouvrier officiel n’a été au mieux que gué-guerre des places où partenaires sociaux ont joué des coudes à qui mieux mieux pour se tailler la part du lion ou la portion congrue de ce festin marchand où continuent d’accourir aujourd’hui les gueux du ‘monde’ périphérique. Du côté de la classe laborieuse, le ton a pu s’enjoliver de phraséologie révolutionnaire, mais les moments véritablement révolutionnaires de cette histoire furent aussi récurrents que brefs et évanescents. Seule leur trace demeure et perdure. Il s’agirait de reprendre le fil de cette exaspération contre la dislocation moderne de tout monde pour en faire éclater la gangue linguistique des petits arrangements (emplois-salaires-conditions de travail). Loin de nous l’idée que toutes les revendications réformistes furent des revendications révolutionnaires qui s’ignoraient, et qu’elles se sont entêtées à parler le langage attendu par inertie, paresse et lâcheté. Pour que pareille tension existe, il fallait qu’une idée du tout autre en politique double secrètement la prose syndicale et politique autorisée ; or ce fut loin d’être le cas en permanence et en tout lieu de lutte sociale. La mentalité de petit-seigneur que la social-démocratie assise a ancré dès la fin du XIXe siècle dans le cerveau de la classe laborieuse n’a pas été délogée par les atrocités du colonialisme ou des guerres mondiales, c’est dire si elle tardera à vaciller, si tant est qu’elle le fasse. Pourtant c’est bien sur un tel vacillement que nous tablons ici. Qu’il relève de la gageure, nous en convenons facilement. Il ne s’agit pas pour autant d’un vacillement général, mais d’un vacillement suffisant pour gagner assez de suffrages nécessaires à la fondation d’une nouvelle légitimation politique, une hégémonie faible, c’est-à-dire suffisante : large, mais non générale. La prolétarisation des couches moyennes du salariat ou du travail indépendant au centre de la Triade, sans parler de la paupérisation absolue des couches déjà les plus subordonnées du prolétariat, ravive la tension entre le su et le fait, et déplace le centre de gravité du ce qui est pu, de la puissance d’agir, depuis la routine au fond incontestée vers la haute mer des transformations profondes. Du savoir vital remonte à la surface chez ces instruits ‘vite fait’ au sein d’établissements scolaires et universitaires qui n’en demandaient pas tant.

Par impossible, nous entendons que ces objectifs se concevront d’emblée comme irrecevables dans l’enceinte des institutions politiques existantes vouées à perpétuer et satisfaire bon an mal an les intérêts constitués. Il n’en demeure pas moins qu’à nos fins tous les moyens sont bons qui ne se retournent pas contre ces fins elles-mêmes ; l’investissement paradoxal mais régulier des institutions en question en fera donc partie. Il sera d’ailleurs notre contribution propre au mouvement anti-systémique aujourd’hui exclusivement alternativiste. Cette perspective à laquelle nous décidons de cesser de renoncer, celle donc de l’antagonisme politique et qui plus est d’un antagonisme qui poussera l’extravagance jusqu’à recourir résolument aux voies régulières d’accès aux enceintes politiques existantes, nous la proposons donc à nouveau aujourd’hui au mouvement en question. Les enceintes politiques officielles ne reçoivent d’ordinaire que des propositions de gestion du parc capitaliste existant ; c’est bien là le sens usuel du mot politique. Nous y porterons quant à nous si les circonstances le décident des propositions de transformation sociale.

L’avant-garde de ce mouvement (pré-)communaliste (car c’est de cela qu’il s’agit), avant-garde paradoxale puisqu’elle s’ignore (comme, soit dit en passant, la classe ouvrière jadis dans le mythe marxiste, qui n’avait rien d’ouvrier et tout de prolétaire – la classe ouvrière véritablement révolutionnaire parce que véritablement anti-capitaliste fut pré-capitaliste, comme entre autres les canuts lyonnais qui brisaient les machines pour empêcher le développement du machinisme moderne et non pas pour l’accomplir – ou est aujourd’hui post-capitaliste quand elle se constitue dans le reflux d’éléments de classes moyennes salariées/libérales en direction du travail indépendant/autonome de type ouvrier et plus ou moins associé), cette avant-garde est, admettons-le sans détour, le ZADisme (de ‘Zone à Défendre’) et plus particulièrement le ZADisme implanté ; entendons par là le mouvement néo-rural dont les formes d’existence préfigurent presque intégralement un mode de production nouveau ou à tout le moins régénéré. L’on voit qu’en toute rigueur c’est de TAZisme qu’il faudrait parler de manière plus générale (de temporary autonomous zone selon l’expression de Hakim Bey) et, pour être tout à fait précis, de AZisme, puisqu’il n’y a pas de raison de souhaiter le caractère temporaire de l’implantation commune en question. Toutes les zones autonomes ne sont pas conquises ou occupées en réaction à un plan pharaonico-capitaliste quelconque. Le communisme ne vit pas calé sur le programme de l’adversaire, fût-ce pour le contrecarrer. Un communisme pareil est un communisme à la papa qui ne vit que par procuration, par ce qu’il prétend abattre et n’abat donc point, jamais. Le communisme est premier de très loin dans l’histoire humaine, et de très loin premier par rapport à toutes la prétendue Tradition évolo-guénonesque qui pourrait tenter le gogo juvénile. L’Ur-hiérarchie est un fait tout récent par rapport au communisme bien paléolithique. Même l’holocène n’est pas si homogène et stratifié qu’on le croit : le site Göbelki Tepe arbore vers les Xe et IXe millénaires un art monumental qui suppose des techniques supportant parmi d’autres réalisations une culture matérielle typique du néolithique, sans pour autant présenter de traces d’agriculture ni d’élevage.

Mais revenons au présent capitalocène (et non pas anthropocène) et ajoutons sans attendre que cet AZisme en zone rurale est le cousin germain du nouveau travailleur ouvrier indépendant et urbain, lui aussi d’origine middle class éduquée. Le parti inouï que ces éléments mouvementistes ont pu tirer de leurs études supérieures est certes l’effet du dysfonctionnement heureux d’institutions éducatives dont seuls des critiques austères et superficiels, peu conscients de leur propre parcours, peuvent encore aujourd’hui s’imaginer que leur fonction de dressage s’accomplit sans coup férir. Ces ratés heureux incombent autant au capital symbolique excédentaire et donc dysfonctionnel des éducateurs qu’à celui, tout autant hérité, des éducables éduqués.

Il peut sembler curieux d’assigner un tel rôle au secteur du mouvement le plus explicitement étranger à la politique, entendons : indifférent à la composante oppositionnelle manquante du mouvement anti-systémique, mais il en fut ainsi également dans la mouvement ouvrier classique, dont la social-démocratie comprit rapidement les aspirations profondément étrangères à la révolution anti-moderniste et profondément intégrationnistes, à ceci près qu’aujourd’hui, les révolutionnaires ignorant qu’ils en sont en sont vraiment, si tant est qu’il y ait sens à identifier les révolutionnaires en dehors des révolutions : les révolutions ne sont-elles pas les révélateurs de révolutionnaires qui s’ignorent et de conservateurs (lisons désormais : modernistes, progressistes etc.) qui se croyaient révolutionnaires ?

Force est en effet de constater, ou plutôt : force nous est de soutenir que les éléments les plus expressément politiques de la nébuleuse anti-systémique, y compris les ZADistes non implantés, d’intervention ponctuelle ou d’action directe, qu’ils appartiennent ou non au tissu associatif homologué/subsidié, se cantonnent – chose qu’on ne saurait bien sûr leur reprocher – à des luttes partielles dont l’ambition affichée est de gripper la machine, de conquérir des soupapes de liberté commune, des aires d’activité communale autonome, etc., jamais de renverser globalement l’état de choses existant, objectif qui est le propre d’une politique ‘impossible’ de transformation sociale et que nous nous proposons ici de restaurer.

Passons sur la distinction peu phénoménale qu’il y a lieu de faire parmi les militants professionnels ‘complets indemnisés’ entre ceux qui rusent avec leurs pouvoirs subsidiants en faisant fond sur une culture plus ou moins radicalement révolutionnaire (nous visons ici, par ‘moins’, les marxistes ‘tradis’ qui aiment le machinisme et admirent donc le capitalisme) et ceux qui, très jeunes encore vraisemblablement, s’imaginent contribuer à la correction d’un ‘monde’ que leur éducation sommaire leur a réputé fondamentalement rationnel, progressiste, démocratique, émancipé etc. (Laclau et Mouffe, soit dit en passant, n’ont jamais dépassé ce stade, sauf plus ample informé).

La caractéristique commune à ces deux types de militants politiques professionnels est de se borner à entrer en pourparlers avec les capitalistes et leur État en dehors de toute perspective stratégique (quoi qu’en pensent les marxistes prétendument rusés – leur stratégie existe mais reste résolument moderniste et donc conservatrice à nos yeux, conservatrices du pire, donc, conservatrice de tout sauf de ce qu’il y a à conserver, conservateur de ce qui détruit ce qu’il y a conserver et qu’il faut par conséquent détruire pour conserver ce qu’il y a à conserver), c’est-à-dire qu’ils entretiennent avec ces derniers des rapports d’hostilité bornée par une mystification qui gît dans l’idée d’un sens commun constituant le cadre à l’intérieur duquel les conflits, comme ceux du couple par ailleurs uni, par exemple, peuvent se résoudre (« vous avez été comme nous aujourd’hui une classe progressiste mais êtes voués à disparaître sous peu et nous sommes confiants dans ce que votre répugnance à l’admettre est reconductible à la Raison historique » etc. etc.).

Encore une fois, le lecteur superficiel s’étonnera de ce que nous insistions pour placer le centre de gravité du mouvement politique de transition civilisationnelle dans une composante du mouvement censément ou potentiellement ou parfois réellement anti-systémique dans une dérisoire portion repliée (par rapport à la conurbation globale croissante) qui au surplus affiche une souveraine indifférence à la politique, entendons à l’objectif de neutralisation de la méga-machine mondiale du capitalisme via l’investissement de ses organes politiques – soit par défaitisme, soit par incrédulité (qui n’est que l’envers d’une crédulité selon laquelle les fermes pays/artisanes autonomes seront capables de survivre aux coups de boutoir de la catastrophe naturelle en cours).

Mais, au risque de nous répéter, si l’avant-garde toute fantasmée de la révolution socialiste/communiste a consisté, pour les chefs du mouvement ouvrier qui en étaient à leur tour l’avant-garde putative, dans les ‘vastes masses’ de la classe laborieuse (certes pas tout entières), force nous est de constater que ce rôle de pure fiction lui a été assigné par cet auteur ultra-minoritaire qu’a été l’avant-garde de cette ‘avant-garde’ rêvée, à savoir encore une fois l’avant-garde auto-proclamée de ces chefs isolés, commandant un mouvement à peu près entièrement étranger en réalité à la grandiose mission historique dont il était investi de l’extérieur. Les plus mordants des lecteurs, en revanche, n’omettront pas de prétendre que nous nous trouvons exactement dans la même position que ces chefs malheureux naguère. Au contraire, nous soutenons que les néo-ruraux sont à leur insu (le plus souvent il est vrai mais pas toujours) la révolution à ciel ouvert, parce qu’ils incarnent actuellement et non seulement potentiellement un mode de production incompatible, si pareille actualisation devait insister et se généraliser, avec le règne de la marchandise. C’est à pareille généralisation que le présent projet politique prétend oeuvrer.

L’on s’étonnera encore peut-être de ce que l’avant-garde d’un mouvement politique soit définie avant tout par sa capacité à transformer (c’est-à-dire à détruire pour y substituer un autre) le mode de production. Mais encore une fois, le mouvement ouvrier, censé instaurer un nouveau mode de production, n’en a pas moins été de part en part politique. Il ne s’agit pas ici de relancer une politique de transformation sociale pour ne changer que la façon de gérer un mode de production inchangé, sans quoi il n’y aurait nulle transformation sociale et le sens de la politique ici envisagée ne différerait en rien de la politique entendue comme gestion du parc existant, cheptel (étymologie de ‘capital’!) compris (humain ou non) – bref, comme administration de syndic d’immeuble ou encore, comme on disait dans l’ancien temps de Hegel, Rancière l’a relevé, comme police.

Le propos de notre présente initiative est de faire sortir de sa relative fragmentation actuelle l’archipel de l’AZisme et de la militance partielle sous toutes ses formes en cimentant cette coalescence intersticielle, déjà existante sous la forme d’une mutuelle politique informelle des luttes partielles (cette fameuse convergence des luttes trouvable/introuvable). Ce ciment ne serait rien d’autre que l’institution formelle d’un moment stratégique vertical, instrumental et temporaire, destiné à la transition puis à l’extinction, qu’il s’agirait d’activer le moment voulu, c’est-à-dire au moment dont l’opportunité serait définie par la conquête d’un seuil d’hégémonie (si l’on peut dire, car il n’y aura plus d’hégémonie, plus le temps de la constituer) ou plutôt de ralliement jugé suffisant.

Ce moment serait politique au sens antagoniste du mot : le moment proprement oppositif du mouvement anti-systémique, qui serait comme la cuirasse de ce dernier, ne se contenterait plus d’adresser à l’État, depuis l’extérieur des enceintes officiellement assignées au débat politique, des problèmes qui seraient dits politiques du seul fait que l’État-interlocuteur en serait protagoniste. Il investirait cet État de manière régulière (pas question de forêts colombiennes) pour le neutraliser depuis la cabine de pilotage même et le transformer, en même temps que la société-capital dont il est l’existence de l’unité conflictuelle, en puissance publique. Celle-ci manierait le monopole de la contrainte confisqué afin de desserrer l’étau dont l’État capitaliste en voie de démantèlement se servait pour broyer toute initiative productive résolument anti-salariale, orientée par l’autonomie commune dans la maîtrise de l’outil et la petite échelle des circuits de biens et services. Cette force politique destitutrice de politiques d’État de moins en moins légitimes serait capable d’administrer, en même temps que celui des États, le démantèlement progressif et sélectif du pharaonisme industriel dans une transition aux politiques communalistes restituées à une efflorescence jusque-là bridée.

Une telle organisation politique au service de la révolution ‘écouméniste’ (révolution de l’habiter) – il s’agit de piloter l’atterrissage, la ‘reterrestration’ de l’espèce humaine et des ses espèces domestiquées et élevées le plus souvent hors sol elles aussi -, assurément d’un genre nouveau, sera une organisation d’impermanents implantés partout, y compris en métropole. Mais son orientation inverse la prépondérance moderne de l’urbain sur le rural, qui devient locomotive. Elle aura donc pour objet de parcourir à rebours le sentier très peu lumineux de l’industrialisation, en front d’un mouvement qui, jusque-là sans enveloppe politique, affrontait l’État pour ainsi dire de dos. En réalité, à la guerre jamais déclarée du capital ordinaire répond une guérilla tout aussi discrète menée délibérément à front renversé mais dont le dos s’ouvrirait enfin d’un œil qui ne se ferme jamais, l’organisation en question, et dont la permanence ne tient qu’à celle de l’adhésion de ses membres à la présente charte, augmentée d’un programme générique que nous proposerons aux déclinaisons nationales et de façon générale à l’amendement par des cercles de plus en plus larges qui sauront l’étoffer et affiner de leurs innombrables et indispensables contre-expertises. Ce programme s’axera autour des trois piliers de la re-ruralisation de l’habitat comme de la production, de la requalification ouvrière de la force de travail (au sens du ré-outillage de cette dernière au détriment de l’esclavage prolétarien vis-à-vis de la machine) et de la dénatalité. Sera donc membre quiconque adhérera – à la charte et au programme. Ni sélection ni comité ni permanents ni secrétariat, mais mutuelle des luttes. En même temps qu’elle est l’organe politique du mouvement, sa capacité à investir les États au moment voulu, cette mutuelle ‘vertueuse’ veut rompre, pour les luttes partielles, la ‘fortune’, c’est-à-dire l’aléatoire de leur convergence, et cimenter leur solidarité en proclamant pour tout adhérent de la présente plateforme l’engagement de principe à courir à la rescousse chaque fois que le drapeau de la charte et du programme en sera levé. Une sorte de IWW du XXIe siècle.

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11.

11. Les questions et attitudes préalables au chantier – Adèle Côte

L’attitude critique vis a vis d’un système est toujours aisé, il donne à celui qui questionne le sentiment d’avoir compris quelque chose de fondamental et de pouvoir facilement se hisser au dessus pour voir plus loin que les autres. Mais hélas la critique n’offre pas d’épaules sur lesquelles grimper et si elle ne permet ni de voir au delà d’un état ni au plus profond de nos désirs, c’est que son sens réside dans l’expression d’un mal être et sa tentative de le mettre à l’extérieur de soi. Ce n’est pas moi qui vais mal c’est tel système qui me fait souffrir, c’est telle idée qui est dérangeante, c’est telle réforme qui est insupportable, il faut que cela change. L’auto critique qui retournerait contre soit une telle attitude est d’une violence inouïe car elle juge, condamne et exige. Le terme vient du grec kritikos dériver du verbe krinein, juger. L’idée que l’attitude critique serait constructive vient du fait qu’elle permet refuser radicalement quelque chose et qu’en cela elle protégerait l’individu des intrusions et irruptions délétères.

Mais cela n’est vrai que lorsque la personne a su préserver intacte une sensorialité vigilante ou bien acquis une autonomie qui la rend capable de discerner et d’assumer ses choix.
Dans tous les autres cas le jugement est une condamnation qui n’interroge pas celui qui le prononce et arrête toute tentative de comprendre plus avant. La critique est une défense immunitaire qui peut virer à l’inflammation à l’allergie ou à l’auto-intoxication..Prudence donc.

Elle est bien sûr nécessaire mais jamais suffisante. Le concept d’analyse critique pourrait en soit être une alternative heureuse, alliant interrogations, recherches et refus justifiés, mais il apparaît comme un oxymore car l’analyse est précisément une suspension du jugement : on analyse et ensuite on critique, ou bien l’on critique et ensuite on revient sur son jugement pour comprendre mieux mais les deux ne procèdent ni de la même démarche ni de la même temporalité.

La critique crie, dénonce parfois argumente mais elle ne soigne ni ne répare car sa fonction est de dévoiler, en aucun cas d’envisager.

Ainsi la critique n’est qu’une étape qui tient la créativité dans les starting block de la promesse et si le chantier d’un modèle véritablement autre ne se met pas en œuvre, alors la créativité virera à l’amertume, à l’impuissance et à la désillusion en accusant la promesse de trahison.

Nombre de penseurs et de théoriciens se sont trouvés tétanisés devant ce vide terriblement angoissant que représente l’anéantissement d’un modèle. Comment faire machine arrière lorsque l’on a critiqué et compris que nous ne pouvions plus vivre ainsi mais comment avancer désormais vers un système encore incréé.
La critique est souvent une prise de conscience qui s’accompagne d’une peur : celle du no mans land. La route semble barrée à tout projet de vie heureuse. L’insouciance n’est plus possible et dans ce corps à corps avec le vide, l’énergie de vie ne trouve d’échappatoire que dans la violence, la déchéance ou le cynisme. L’arrachement à cet état est sans doute un des passages les plus difficile qu’on à traverser les consciences qui aspire à une vie cohérente. L’épais brouillard demande un autre regard, non plus une plongée focale dans le problème mais la vision d’un autre territoire. Cela seul convoquera les forces du désespoir et les transformera en puissance d’être.
Qu’on ne s’y trompe pas la liberté de critiquer est un droit peu menaçant pour le système en place et sa force de subversion est faible si elle ne se double pas d’actes. Ceux qui possèdent le pouvoir le savent par expérience : Plus on critique et moins l’on agit et pour la cause que je viens de décrire. Comme Spinoza ne cesse de l’écrire « le tyran se nourrit de la tristesse de ses sujets »et la tristesse est ne diminution de la puissance d’être et d’agir ».

L’attitude critique s’embourbe dans un mécontentement qui s’envisage comme l’avenir de lui même et s’intéresse plus à lyncher des coupables qu’à fondre sur les parois du rêve.

Pour passer à l’étape suivante d’un véritable affranchissement, ni l’individu ni le groupe ne pourra s’exonérer du « métier de vivre » qui consiste à penser puis mettre en œuvre un mode ou chacun pourra fabriquer sa place. Qu’il soit inédit ou fondamentalement revisité, ce modèle (ou processus) intégrera un apprentissage fécond et libérateur du désaccord afin que la critique ne puisse venir fortifier les forces de résistance au mouvement. Il s’agira de passer de l’attitude critique en tant que pratique stérile de destruction d’un objet à une utilisation dynamique de la remise en question qui s’assumera comme préalable inévitable à toute forme de créativité. Il sera aussi essentiel de ne pas anéantir les modèles passés dans le dénigrement et de reconnaître qu’ils sont la condition de possibilités d’existence des nôtres. Si nous ne pouvons dire que nous sommes intégralement le fruit des générations précédentes (puisque nous sommes nos choix de vie), nous pouvons en revanche affirmer qu’elles représentent notre condition d’être au monde. Le regretter ou le dénigrer serait faire non seulement faire injure à notre puissance d’engendrement et d’inventivité, mais ferait aussi peser sur les générations futures la même malédiction. Nous serions jugés à l’aune de nos erreurs au lieu d’être remercié pour les nouvelles vies dont nous sommes le terreau.
Aussi un monde soutenable commence t’il par nouer le plus harmonieusement possible les chaînons d’une l’humanité qui se déploie comme parcours à la fois globale et individuel. Nous l’avons vu celui manie aveuglément la critique risque le sabotage de sa propre vitalité alors que l’attitude adéquate appelle à l’engagement et à l’agir responsable.

Ainsi le modèle sociétale soutenable ne peut se maintenir que dans la force vive d’un mouvement ce qui peut sembler paradoxale puisqu’on nous a appris que la stabilité est le socle de la sécurité collective, mais nous y reviendrons plus tard en parlant de l’institution et de l’état.

Qui critique doit donc OSER pour rendre compte de son audace vis à vis de sa propre ambition.

Mais la peur de l’angoisse suffit-elle pour expliquer le manque d’énergie qui consiste à creuser pour déraciner les vieux modèles ? Pourquoi est il si difficile de s’en prendre aux archétypes ? Il me semble que nous reculons devant la légitimité : qui suis je en effet pour non seulement prétendre remettre en question la démocratie, un système, de plus de 2500 ans mais en plus OSER en proposer un autre.

Quelle est ma légitimité ? Qui m’autorise ? De quel droit puis je me considérer comme au dessus des autres pour penser un système qui les engloberait ? A quelle hauteur ai je la prétention de me trouver pour prétendre embrasser une société et y substituer une autre forme ? Quels sont mes titres, quel est mon statut, quels sont mes diplômes, quel est mon parcours ?

C’est précisément dans toutes ces interrogations que se terre « l’épreuve du feu ». Celui qui tente de répondre se retrouve piégé la sidération, Ici l’inconcevable et l’impensé tétanise, on recule devant la force de dépassement qu’il faut déployer  Oser dépasser la loi, avoir le courage de relever la tête et de la regarder en face, la confronter à sa légitimité, sentir qu’elle est au service du cœur et de l’accomplissement du sujet libre, sentir que ce sujet c’est moi.
Oser affirmer « j’existe et j’interroge le monde » sans éprouver la moindre honte, voilà bien le plus grand des courages. Il faut pouvoir ne pas ciller lorsque l’on vous oppose « mais tu es qui toi pour te permettre de ou t’autoriser à .. ? ». Avoir l’humour de répondre « C’est bien en tant qu’auteur de moi même que je m’autorise ( la racine latin est bien commune au deux mots) Assumer d’être un autodidacte de soi même, prétendre au prytanée et au banquet des dieux, relève de la pure prétention voire de la provocation au yeux des autres (du moins le croyons nous), quel culot ! Et pourtant… c’est bien à cela qu’il faut aspirer pour soi même et par soi même
– en exerçant chaque jour sa puissance à affermir ses capacités sans jamais peser sur autrui.
– En apprenant à s’observer sans se juger c’est à dire à remplacer tous les juges intérieurs qui nous limitent par le désir d’une puissante et heureuse liberté humaine.
Ce n’est ni simple ni gagner mais le préalable est sans aucun doute indispensable à tout projet collectif dont chacun est le moteur.

La première pierre d’un chantier créatif consistera tout d’abord en une posture attentive puis dynamique. Ainsi l’attitude constructive est, comme son nom l’indique, la pierre angulaire d’un édifice sinon édifiant du moins réalisé dans la joie ce qui aujourd’hui représente un défi en soi car la joie et le bonheur sont des horizons qui ont depuis longtemps disparut de la perspective des possibles.

La révolution globale : énergie et mouvement

Aucune révolution extérieure ne sera jamais assez forte pour propulser l’individu seul en face de l’idée de lui même au delà de l’angoisse de sortir du moule social qui le forme, le défini et le sécurise.
Dépasser l’idée que le sujet est pensé par le monde, s’offrir le luxe de sentir que c’est bien lui qui pense et conçoit le monde, assumer cela jusqu’à désirer contribuer à modeler le monde des tous en y mêlant le sien, voilà ce qui relève de la révolution intérieure et intime.
En cela le mouvement (aussi inclusif soit il) d’une révolution sociale peut-il casser quelques «a priori» mais jamais révéler à la personne le chemin qu’elle seule choisira d’empreinte ni le risque qu’elle prendra à être l’auteur d’elle même.

La révolution globale doit donc s’attacher à instruire et émanciper la personne afin qu’elle décide se modifier son être au monde et son habitus.

Au delà de l’angoisse de la révélation, de la sensation d’impuissance suivit de celle d’une responsabilité trop lourde, il y a le travail de l’émancipation et cette joie créative, cette puissance d’être et d’agir qui fonde la pensée des philosophes de Spinoza à Misrahi.

Sans ce travail intime de la liberté vécu comme bouleversement intérieur, la révolution sociale n’apprendra pas à l’individu à s’orienter dans le dédale des possibles.

Une révolution véritable est un mouvement incessant de l’être et de son environnement, elle assume l’impermanence de toute chose et ne saurait se reconnaître en aucune institution. Cette révolution sera donc à préserver comme source d’énergie et de questionnement toujours disponible face à ce qui s’institue comme cadre (même issu d’une utopie).

La révolution bouleverse, elle emporte, elle charrie mais sans la force de chacun devant cette épreuve sans cesse renouvelée, aucun modèle politique ne saurait échapper à l’institutionnalisation et à son intrinsèque rigidité. Nous manierons donc la critique comme un chirurgien découpe prudemment les chairs pour mesurer l’ampleur du champ opératoire.

Car il ne suffit pas de passer soi même le gué du renouveau, il faudra que chacune des générations suivantes passe la même épreuve car quiconque s’installe dans le modèle de ses prédécesseurs sans le questionner, se pose lui même autour du coup le joug de la servitude.

Le nouveau système ne sera donc pas durable par nature mais supposera constamment ré-adhésion, ajustement, adaptation voire désintégration. En deux mots, un principe sociétal vivant doit assumer sa constante mutation et traverser la pénible épreuve de l’idée de sa mort.

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4.

 

4. Face à l’artificialisation des terres – Pierre Couturier

Cette proposition porte sur l’offensive menée en France et ailleurs en Europe, par l’ordre capitaliste en direction des campagnes les plus éloignées des grandes villes. L’offensive est conduite selon une stratégie désormais éprouvée. Une rhétorique technocratique péjorative (désert, isolement, vieillissement, déclin, handicap, fragilité, …) annonce la multiplication des « diagnostics de territoire » accompagnés des remèdes des diafoirus de l’aménagement-développement qui garantissent la santé (économique), la réduction des « fractures » sociales et numériques, le dynamisme, l’attractivité… L’ordre marchand étend ainsi son emprise aux interstices jusqu’alors relativement épargnés par les logiques extractivistes. L’artificialisation des terres en est une des manifestations, parfois spectaculaire, souvent insidieuse.

Depuis les années 1960 l’artificialisation des sols ne cesse de s’accélérer, en particulier en France. Industries extractives, complexes industriels, zones d’activités, centres logistiques, infrastructures routières, zones commerciales, parcs de loisir, prisons, marée pavillonnaire, … : tous les sept ans, en France, l’équivalent de la superficie d’un département disparaît sous le béton et le bitume. Les discours politiques consensuels sur la préservation de la biodiversité, la lutte contre le réchauffement climatique, le « développement durable » et autres « transition écologique », sont démentis quotidiennement par d’innombrables projets d’aménagement-déménagement destructeurs.

Cette progression exponentielle et destructrice n’est pas une dérive de l’ordre capitaliste qu’il suffirait de corriger par la législation et la réglementation bureaucratique. L’urbanisation fonctionnelle mercantile sous toutes ses formes constitue une des principales sources de plus-value et d’accumulation. Elle est un carburant essentiel au fonctionnement de la machinerie capitaliste. C’est pourquoi, après avoir concerné les grandes villes puis s’être propagée jusqu’aux plus petites selon une transposition spatiale du principe des « relais de croissance », elle touche désormais des lieux que le langage technocratique qualifie d’ « espaces hyper-ruraux ».

Dans ces conditions, le contrôle politico-bureaucratique de l’artificialisation des terres (législation, réglementation, commissions diverses) n’a pas pour objectif de limiter le phénomène mais d’en garantir l’acceptabilité sociale en régulant éventuellement le rythme selon des contextes politiques, économiques, territoriaux. En réalité, même cette régulation est inopérante car les acteurs politiques et économiques anticipent des mesures restrictives et multiplient les projets ou accélèrent leur réalisation. La seule issue est d’organiser la résistance.

Les résistances sont de formes et d’ampleur diverses. Quelques-unes, médiatisées et bénéficiant de soutiens élargis, sont devenues emblématiques. Mais la plupart sont méconnues en-dehors de leur territoire et isolées les unes des autres. Bien souvent, les collectifs qui les animent s’épuisent face à l’adversité sans parvenir à construire un rapport de forces. Dans les campagnes où les opposants sont peu nombreux, dispersés et ne peuvent pas compter sur des apports extérieurs, l’organisation de la résistance est difficile. Ces nouveaux territoires de l’aménagement mercantile sont sous la coupe de roitelets politiques à la tête de super communautés de communes. Alliés aux affairistes de tous poils, gouvernant par le clientélisme et à grands coups de « zonage », ils s’emploient à briser les solidarités de voisinage qui pourraient gêner leurs projets. Que fait-on ?

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7.

7. Le monde revient. Ébauche antipolitique – Josep Rafanell i Orra

Chez le réaliste, ce n’est pas la foi qui naît du miracle, mais le miracle de la foi.

Fiodor Dostoïevski, Les frères Karamazov.

Effondrements écologiques, implosion sociale, prolifération d’insurrections : les coutures du système-monde sont partout en train de craquer. Il est désormais entendu : on avait cru en la Nature puisque nous en avions été séparés, comme on avait cru en la Société pour pouvoir exister. C’est cette double croyance, que nous avions appelée modernité, qui est irrémédiablement en train de sombrer. 

            Nous percevons, contraints et forcés, que les enchevêtrements multiples entre les êtres du vivant sont en train de s’écrouler. Nous apprenons que pour ne pas perdre le monde il nous faut habiter des mondes fragmentaires que les humains seuls ne peuvent plus composer. « Personne ne vit partout, tout le monde vit quelque part. Rien n’est lié à tout, tout est lié à quelque chose », (Donna Haraway, Vivre avec le trouble). Et nous apprenons ainsi que c’est la totalité sociale, fermée sur elle-même, qui nous a expulsés du monde : la société s’est toujours constituée sur le dos des multiplicités. Comment ignorer que nous devons, à nouveaux, retrouver des manières cosmomorphes, toujours situées, de faire communauté ?

            Il faudrait porter notre attention aux formes de vie multi-spécifiques qui surgissent dans la prolifération des désastres. Ainsi des champignons qui, inattendus, composent de nouvelles communautés dans les forêts dévastées de l’Oregon. Nous devrions dorénavant, lancinante ritournelle, apprendre à vivre dans les ruines. Et pourtant si des fragments du monde dévasté restent habitables, il n’en sont pas moins des nouvelles opportunités pour les captations économiques (Anna Lowenhaupt Tsing, Les champignons de la fin du monde). Au bout de la chaine le tricholoma matsutake, en guest-star d’une nouvelle littérature des désastres, finira sa course dans un quelconque restaurant de luxe au Japon… Pour voir dans cette belle histoire « la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme » il faudrait pourtant, soit un optimisme immodéré d’universitaire, soit comme dans d’autres temps et d’autres histoires devenues anachroniques, vouloir ruiner ce qui ruine le monde. Mais il semblerait que les sujets révolutionnaires, en tant que sujets de l’émancipation sociale, sont rentrés dans un irrésistible déclin. 

            Ce monde patchy célébré avec tant d’empressement n’en reste donc pas moins gouverné par l’économie. Sa fragmentation ne prélude en rien sa détotalisation. Nous dirons, contre Haraway, que tout, chaque chose, chaque être, reste lié au Tout par la grâce des monstrueuses opérations de composition capitalistes. Devrions-nous nous contenter de mener des enquêtes sur les mondes moribonds des inter-dépendances entre des humains et des non-humains ? Devenir alors des diplomates multi-spécifiques dans de nouvelles scènes de la représentation politique? Devrions-nous considérer la « sainte Colère » (Baptiste Morizot, Manières de vivre), ou pire la haine sociale, comme une douteuse impolitesse cosmopolitique ? C’est oublier un fait social élémentaire : tant qu’il y aura des humains qui prétendent en gouverner d’autres, tant qu’il y aura des institutions sociales avec ses prétendants à la représentation, il y aura la haine de ceux qui refusent de se laisser gouverner.

            Depuis des siècles nous avons été arrachés au monde de la « nature ». Car la nature comme monde ne peux exister que si nous en faisons partie (Tim Ingold, Marcher avec les dragons). Nous voilà maintenant en train d’être dépossédés de notre appartenance au « monde » social. Ç’en est fini, y compris dans les centres du monde, des garanties d’un projet de vie pour tous intégré dans la marche glorieuse de l’économie. Mais avions-nous vraiment jamais appartenu à sa société? A-t-elle jamais été un monde à habiter ? La situation paradoxale que nous vivons veut que ce soit la dépossession sociale qui rend possible la résurgence de nouvelles communautés.

            De la dépossession et des dépossédés on pourrait dire : « elle est devenue chez eux un acquis, une sorte de condition a priori. Ils ne revendiquent plus aucun droit ». Dépossédés du monde social, nous pouvons à nouveau recommencer à exister réellement, de telle ou telle manière, dans tel ou tel monde. « Il n’y a pas un seul mode d’existence pour tous les êtres qui peuplent le monde, pas plus qu’il n’y a un seul monde pour tous ces êtres » (David Lapoujade, Les existences moindres).

            Il y a toujours un reste et ce reste est notre inadaptation. C’est de l’inadaptation sociale, du refus de ses identités, que naitront encore les révolutions qui visent l’arrêt de la destruction.

*

            Singulièrement, malgré le cycle ininterrompu d’insurrections depuis les printemps arabes et les occupations des places il y a plus de dix ans, succédant aux sabotages de masse des rencontres des grands de ce monde à partir des années 90, le cours de l’expérience révolutionnaire s’est effondré. Et ce n’est pas seulement l’offensive libéral-fasciste qui s’y emploie avec fureur. Ce sont aussi les nouvelles écologies politiques, avec leur restauration de la représentation, qui y contribuent aujourd’hui obstinément. Dorénavant la représentation devrait s’élargir à l’échelle cosmologique ! Disons-le encore une fois : nos ennemis ce sont toujours les représentants qui s’arrogent le pouvoir de dire « ce qui est », y compris dans ses devenirs enchevêtrés, en lieu et place de leur appartenance aux communautés en train de se faire. La communauté est irreprésentable. On y appartient dans l’instauration de rapports qui singularisent des milieux. Et on s’insurge lorsqu’on en dénie la possibilité.

            Les scènes de la politique, avec ses sujets, semblent être arrivées à leur phase terminale. Et avec elles, c’est la rêverie d’une autonomie comme détachement des liens qui singularisaient des mondes qui est en train de sombrer. C’est la division prescrite dans un face-à-face social qui semble ne plus pouvoir s’opérer. A quoi bon si nous savons maintenant qu’il faut sortir de la société ? Ce n’est pas que les ennemis n’existent plus. Ils sont comme toujours les ennemis qui défendent la société. Ils sont aujourd’hui comme hier les ennemis de la multiplicité. Ce sont les fanatiques militants de l’économie qui ne peut être que sociale. Le capitalisme n’est pas seulement un système économique mais aussi une société à gouverner (Jérôme Baschet, Adieux au capitalisme) Oui, nos ennemis on peut aujourd’hui comme hier les identifier. On nous les re-présente tous les jours. C’est une des sources du dégout que degage notre époque que de devoir en subir la grotesque agitation dans le triste décor de la représentation politique.

            Où en sommes-nous ? Faut-il choisir entre des mondes sans division et la division sans mondes ? Pour sortir de cette aporie nous devons en finir avec la politique dont le démos grec en aurait planté le décor éternel. Avec ses prétendants carnassiers, ses compétents déclarant l’incompétence des autres,  avec ses gouvernants et ses gouvernés. Et avec ses comptoirs dans le pourtour de la Méditerranée. Détienne Marcel nous avertit dès les premières pages dans Les dieux d’Orphée du contraste entre les formes de vie qui subsistaient dans les hybridations et les mystères de la khôra et l’assemblée des rivaux dans la polis : « (…) genre de vie absolument séparé de ceux et de celles qui naissent des citoyens programmés, dressés à s’entretuer autour de leurs autels ensanglantés ». Ou encore plus abrupt : « La démocratie est la forme d’organisation adéquate, c’est-à-dire la plus efficace, à une collectivité de prédateurs » (Julien Coupat, Dialogue avec les morts). Oui, il se pourrait que cette Antiquité fondatrice fut « une profonde erreur » (Michel Foucault).

            En régime politique, on fait toujours le beau devant le miroir qu’on nous tend et qui nous renvoie à nous-mêmes. Ou alors on se sacrifie au nom de ceux, supposés nos semblables, qu’il faudrait rassembler. Mais avec lesquels nous ne savons plus habiter.

            Nous n’avons pas besoin de rassemblements au nom des idées politiques mais de communautés de pratiques. La communauté ne nait jamais au nom d’une idée, serait-ce celle de l’égalité, mais des interdépendances entre les êtres et de l’entrelacement de leurs manières d’exister.  C’est avec des pratiques d’assemblage qu’on pourrait défaire la violence du rapport social enserré dans ses identités. L’égalité ne peut naitre que dans l’épreuve des différences.

            Il n’y a d’identités que celles de nos ennemis. Nous ne pouvons pas consentir à ce que notre camp, celui des amis, soit dévasté par des identités sociales exaspérées comme un nouveau fond de commerce de la scène politique. Nous avons appris que seule la désidentification signe l’irruption qui défait l’ordre policier. « Les outils du maître ne détruiront pas la maison du maître », nous dit l’adage devenu célèbre. Mais comment des processus de désidentification peuvent advenir s’ils n’ont pas été précédés par des nouvelles configurations de l’expérience ? Soyons clairs : contre les polices non pas une politique des identités mais des communaux en chantier. Non pas « je suis ceci ou cela », toujours meurtri de ne pas assez l’être, mais qu’est-ce que je deviens dans l’infinie variation des relations entre les êtres ?

*

            Reste la question importante. Si la communauté est l’affirmation de formes de vie partagées elle est aussi l’affrontement avec ce qui en dénie la possibilité.

            Nous n’en avons pas fini avec les insurrections. Mais comment sortir du cercle de la destitution, puis des nouvelles constitutions sociales qui nous absentent à nouveau des mondes pluriels des vies communes ?

            Mediapart, s’interroge inquiet, après le dernier soulèvement libanais  : « Lundi soir, le premier ministre Hassan Diab annonce la démission de son gouvernement, lâché par les partis qui l’avaient initialement soutenu. Mais qui pour le remplacer ? ». Contre toute évidence, contre le désespoir de la politique, pour des vies dignes d’être vécues il n’y a qu’une réponse : la Commune, l’inéfectué comme potentiel révolutionnaire, les quasi-causes contre ce qui apparaît comme l’évidence du déjà déterminée : à nouveau la gouvernementalité. Car il n’y a rien à remplacer. Rien à représenter. Tout est à créer et à récréer. Nous sommes les héritiers des histoires vaincues. A nos amis communalistes nous voudrions leur dire : « nous ne représentons rien ni personne ni aucun être. Commençons par dessiner la trame de nos interdépendances, expérimentons des formes d’hospitalité, organisons des manières pratiques de nous lier, nous allier. Amis communalistes, ne vous présentez jamais aux élections ! »

            Comme le disait un ami : il ne nous faut pas des constitutions sociales mais des géographies. Et toute géographie se constitue dans les manières de l’habiter comme autant de communaux en chantier. Ce sont les hétéronomies situées qui nous permettent d’affronter l’hétéronomie que nous impose la gouvernementalité. Nous pouvons nous nourrir, nous chauffer, nous soigner, nous réapproprier des techniques, nous déplacer, accueillir l’étranger et ses mondes. Nous savons que nous le pouvons si nous créons les conditions de nos rencontres.

            S’ouvre à nous une période de chaos et de confusion sans précédent. Probablement l’intensification des destructions et leurs enchainements anaphoriques. Mais aussi la possibilité de nouvelles créations auxquelles ouvrent justement les effondrements. Il n’y aura plus de plan de consistance, de théorie serrée en mesure de se saisir de la débâcle, ni d’institution d’un front commun, des convergences de luttes guidées par des identités sociales et leurs idées. Bon débarras. Car si au milieu des décombres le monde revient, il revient en fragments. Et c’est avec eux que des associations peuvent à nouveau s’instaurer. Il n’y a qu’un kaléidoscope de mondes à composer. Nous sommes en train de franchir toutes les limites du monde totalisé avec ses divisions métaphysiques. Appelons alors notre situation, cataphorique (David Lapoujade). C’est la catastrophe qui nous porte, qui nous entraine du haut vers le bas, du ciel des idées vers le sol que nous devons habiter. C’est par le bas, par une radicalisation de l’expérience, terre-à-terre, qu’il nous faut franchir la limite de la représentation, ses rassemblements toxiques pour pouvoir contribuer au retour de l’infinie variation des mondes. Pas-à-pas, de proche en proche, fuir l’obsession de la ligne de partage censée nous rassembler dans des abstractions mortelles. Le couplage de l’instauration et de la destitution signe la fin du règne de la politique. Rien, aucune urgence, ne saurait nous épargner la nécessité de la destitution comme expérience antipolitique. Il faudrait commencer par en destituer le langage qui se niche subrepticement dans tous les milieux.

            « A force de pressurer ainsi le langage, la pensée ne peut plus se contenter du support des mots ; elle doit jaillir pour chercher ailleurs sa solution. Cet « ailleurs » ne doit pas s’entendre comme un plan transcendant, un domaine métaphysique mystérieux ; cet « ailleurs » est « ici », dans l’immédiat de la vie réelle. C’est d’ici que part notre pensée, et c’est ici qu’elle doit revenir ; mais après quels détours ! D’abord vivre, ensuite  philosopher ; mais troisièmement revivre » (Réné Daumal, Les limites du langage philosophique).

            Sortir de la gigantomachie multiséculaire: la Nature, la Société, l’Institution, la Politique pour revenir aux régions formatives de l’expérience. Les yeux rivés vers le lointain, construire ici, transmettre, accueillir, traduire, retrouver le sens de la proportionnalité, éprouver comme un honneur le partage. Animer le désert qu’on nous a légué, reprendre pied en cultivant notre attention  aux relations entre les êtres pour pouvoir s’ouvrir au devenir de nos vies communes. En finir avec la politique c’est le plus sûr moyen de ne plus nous laisser gouverner. Lutter, saboter, détruire, créer, construire et aimer. Partir pour pouvoir revenir.

            Nous ne parlons de rien d’autre que de communisme. Mais le communisme n’a jamais été une idée. Il réside dans des pratiques de communisation. Et dans la croyance que c’est de la foi que nait le miracle. Redevenons des réalistes radicaux.

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5.

 

5. Le monde qui advient : Nous – Sandra Naranjo
Chantier et grammaire d’un dépassement soutenable de la Démocratie

Le mot Démocratie à tellement envahi les lieux du politique qu’il a finit par en devenir une obsédante référence. De quelque côté que l’on se penche on la revendique.

Qu’on l’invoque, la dise bafouée ou que l’on prétende tenter d’ y être fidèle, on ne cesse de s’y aveugler en continuant de lui déléguer la structuration de nos libertés individuelles et collective. On en annonce la fin possible comme une apocalypse, on la vénère comme un modèle indépassable et protéiforme en lequel nous espérons encore mouler nos plus belles espérances de vivre ensemble.

Pourtant c’est bien en démocratie que nous vivons et les dérives dont nous accusons nos politiques et nos gouvernements successifs ne sont pas des accrocs dans un quelconque contrat républicain, mais les effets mêmes de cette démocratie.

On s’acharne à la vouloir directe et s’imagine que représentative elle serait contraire à elle même or il n’en est rien. Dès son origine, Démocratie a posé la base de tous les systèmes électoraux et de toutes les représentations possibles à la seule condition qu’ils servent les intérêts d’un petit groupe d’individus appelés citoyens ne constituant qu’une faible partie de la cité.

En fait La démocratie est indissociable du suffrage soit disant universel qui colle au mot peuple en le délimitant. Le fameux « gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple » qu’énonce Abraham Lincoln à Gettysburg en 1863 deviendra avec De Gaulle en 1958 la « souveraineté du peuple ». On voit bien là naître l’ambiguïté première entre la notion d’universalité et celle plus limité de peuple. L’ambivalence de la démocratie réside là dans cet interstice sémantique : Le peuple est assimilé à l’universel même s’il exclu la majeur partie des humains. Ce peuple là est le souverain et ne gouverne que pour lui même. Mais là où la monarchie dévoile le visage du roi assumant le pouvoir en nommant le gouvernant et le gouverné, le peuple souverain reste une nébuleuse sans visage, une souveraineté sans sujet, un pouvoir qui ne dit pas sur qui il s’exerce. Or le Cratos est bien un pouvoir en tant qu’il gouverne et décide pour d’autres que lui même, un pouvoir SUR et non un pouvoir DE qui serait une capacité et une puissance. Le Cratos n’est pas non plus la maîtrise d’une conscience par elle même, ni un potentiel, le Cratos est une force qui doit s’exercer sur quelqu’un ou quelque chose quelque soit l’envie ou la volonté d’obéir à cette force.

Platon nous avait bien mis en garde dans son essai sur la République : la démocratie vient de l’oligarchie et mène à la tyrannie. Voilà une phrase que résume radicalement l’inexorable mouvement d’une gouvernance qui continue de coloniser les désirs de libertés individuelles sans comprendre que tout pouvoir SUR est l’écrasement d’une puissance d’un potentiel, d’une subjectivité et d’une sensibilité. La démocratie ne mènera pas à l’émancipation car cela n’a jamais été sa raison d’être.

Hélas, bon nombre de militants pour un avenir soutenable, continuent de chanter les louanges de ce système qu’ils appellent à sa pleine réalisation sans voir qu’ils sont piégés dans son fonctionnement et s’embourbent un peu plus à chaque fois qu’ils l’invoquent car jamais la démocratie n’a prétendu défendre les intérêts de tous et encore moins le bien commun.

La crise des gilets jaunes en est selon nous la plus terrible illustration.

Depuis la révolution française et la fin de la monarchie, notre république se cherche un mode de fonctionnement, elle a pris tout naturellement le modèle Grec et Athénien. Mais nous avons oublié que le Peuple (avec un grand P) des Athéniens, appelé aussi Citoyens, ne représentait qu’une infime partie de la population (de 10 à 20 %). Les autres, le peuple (avec un petit p) en étaient exclus. Les femmes, les esclaves, enfants et les étrangers n’avaient littéralement pas le droit de cité. Mieux encore, lorsqu’un citoyen devenait gênant, l’ostracisme le bannissait faisant de lui un étranger ou un paria.

Que chez les Grecs la citoyenneté ait été sélective ne semble pas affecter le puissant imaginaire attaché au modèle. On le défend en invoquant le contexte et les avancées de l’égalité tout au long de l’histoire. Mais les femmes n’ont pas obtenu leur droit de vote en 1944 grâce à la démocratie.

Les Grecs opposaient la Démocratie à l’oligarchie ( petit groupe qui détient le pouvoir) il s’agissait pour eux d’élargir le groupe des “very happy few” oligarques à une communauté citoyenne c’est à dire les hommes, nés à Athène, n’habitant pas trop loin du centre et pouvant assister à l’écclésia (l’assemblée).

À l’heure où l’on invoque la fameuse démocratie directe on oublie que le principe de celle-ci est justement d’élire des stratèges au poste clès de la direction des armées (dont le rôle est aussi de récupérer par la force les impôts demandés aux villes placées sous sa protection).

Comment demander à un régime dont la base est l’élitisme citoyen, de se muer en un mode d’accueil généreux et ouvert envers les émigrés ? Comment espérer que ce modèle deviennent incluant quand son principe de justice est encadré par l’exclusion et l’ostracisme. Comment attendre de la démocratie qu’elle cultive la paix quand elle a délégué aux dirigeants de ses armés, ce que Weber nommera “le monopole légitime de la force” en établissant pour les désigner le mode d’élection ?

Or c’est justement ce principe là que nos républiques ont perpétué alors que nous savons depuis plus de 2000 ans qu’il suppose une propagande du prétendant qui pour gagner doit utiliser tous les moyens possibles. Cultiver sa force, sa belle complexion et son image, affiner son art du discours, celui de briller, voilà la pratique à laquelle le citoyen doit s’adonner s’il veut arriver au poste de stratège qui le rapproche du statut du Demi dieu. Mais cela ne suffit pas il lui faudra aussi séduire le peuple, le fameux Démos de la Démocratie pour prétendre le conduire et exercer son pouvoir. Ainsi la Démagogie est elle étymologiquement le terme qui désigne cet art (demos Peuple, agos conduire)

Comment en excluant les femmes et les esclaves, c’est à dire tout ceux sans l’activité desquels la cité ne pouvait fonctionner, la démocratie a t’elle pu être confondu avec un modèle pouvant donner sa place à tous ?

Comment enfin la démocratie a pu t’elle incarner un modèle de liberté d’expression et de construction du sujet émancipé quand elle a condamné Socrate son propre philosophe, a boire la ciguë. ? Pourquoi ? Parce que la cité voulait bien que Socrate forme des orateurs à la technique de la rhétorique et de la réflexion mais lorsque certains Athéniens réalisèrent que Socrate permettait à ses élèves d’apprendre par eux même et à mettre la logique au service de la question donc de la remise en question, ils se sentirent menacé en leur intensément “Démocratique” position. Et nous le savons tous, entre la posture à l’imposture il n’y a souvent qu’un voile dont le risque est le dévoilement ou la révélation.

Sans doute la démocratie était elle à cette époque une percée audacieuse pour échapper aux despotes, aux oligarques et aux conflits d’intérêts mais ce modèle novateur il y a 2500 est largement inadapté à la germination d’un monde qui advient et pousse les consciences individuelles à se relier et se rallier comme nous le rappelle l’étymologie de l’intelligence ( : interligere du latin lier ensemble)

“Le bonheur de tous” revendiqué par le préambule de la DDHC n’a jamais invoqué la démocratie mais une autre façon de concevoir la cité qui seraient “désormais basé sur des principes simples et incontestables”.

Notre république pour avoir achoppé à réinventer une cité inclusive, s’est contentée de recycler le modèle Athénien et de l’adapter pour fabriquer une nouvelle gouvernance.

Pas étonnant que le capitalisme ait pu si bien pousser sur ce terreau idéal qui laissé la confusion d’établir entre l’épanouissement individuel grâce au collectif et le développement du libéralisme qui pour valoriser un individu autorise l’asservissement d’autres. Sur ce point, la seule différence avec la tyrannie consiste en un semblant de consentement de la part de l’ouvrier ou du consommateur.

L’ouvrier revendique son droit au travail comme un droit à un esclavage rémunéré et le consommateur se laisse séduire par la promesse du produit. Séduction et promesse de bonheur individuel, voilà bien les armes de la démocratie. Le grand pouvoir (cratos) du peuple (Demos) ne précise pas qui est le peuple. Ce grand pouvoir devient alors celui qui est au service de l’initiative individuelle lorsqu’elle prétend servir l’intérêt de la cité.

Sous ce vocable vertueux de dévotion à la cité devenu nation, se tient ce que Adam Smith nomme l’“intérêt général”. Malheureusement l’intérêt générale de la nation n’a jamais été le bien commun mais l’addition des enrichissements personnels. La nuance peut sembler subtile mais c’est toute l’intentionnalité des projets et des entreprises qui diffèrent radicalement. En effet dans le cas de l’intérêt du bien commun le gain est secondaire dans le cas du libéralisme le profit EST le but. L’autre aspect non négligeable de la notion de bien commun est celui de la préservation des ressources qui est exactement l’inverse du productivisme échevelé et irresponsable que permet l’enrichissement de la nation sous la forme qu’on connaît bien du PIB. Tout le monde le sait depuis le rapport Stiglitz, le PIB ne rend pas compte du bien être ni du fameux bonheur de tous mais de l’activité financière du pays. Il indique comme accroissement (donc positif) le développement au même titre que les dégradations, les catastrophes, les maladies, les accidents comptant comme création d’activité. Pire encore il considère comme développement ce qui mène directement à l’épuisement des ressources.

On retrouve le même fossé entre la médecine d’abord préventive et soignante au sens de soin, et le traitement soit disant curatif qui déroule le tapis rouge devant les laboratoires. Le curatif utilise la maladie pour faire vivre ses acteurs quand la médecine préventive cherche à l’éviter ? Dans un cas les dépenses augmentent dans l’autre elles diminuent. Là encore l’intérêt personnel que défend bec et ongle le libéralisme en arguant qu’il augmente la richesse de la nation est le résultat de la démocratie. Il n’est ni une dérive, ni un dégât collatérale de l’avènement de la liberté individuelle, il es est l’exploitation au sens le plus productiviste et deshumanisant.

Le modèle Démocratique est la voie royale qui conduit benoîtement et sans vergogne a ce type de civilisation. Son avatar, le libéralisme permet à une personne ou un petit groupe d’œuvrer seulement pour lui même c’est à dire son propre profit. Ouvrons les yeux, le bien commun, le bonheur de tous, n’a jamais fait partie des visées du libéralisme.

Il nous faut repenser le principe individualiste comme un désir de s’intensifier avec l’autre et non plus sur ou contre l’autre. La richesse est à reconsidérer non plus comme principe d’augmentation de bien matériel mais comme possibilité de partager et de renouveler des biens communs. L’altérité est un inconnaissable qui ne peut être asservi et pourtant elle est le fondement d’une communauté qui ne pourra advenir sans cette prise de conscience. La nouvelle anarchie refuse toujours autant les pouvoirs écrasant mais elle cherche une union fructueuse, et non plus anti sociale.

L’épanouissement et l’émancipation sont dorénavant des désirs intelligents qui font du lien le fondement de leur puissance. Notre planète est notre oeikos (maison) et de son intendance va dépendre notre vie. Le modèle démocratique, qui a permis le développement tentaculaire du libéralisme donc du capitalisme, donc de la course à la richesse matérielle individuelle, ne saurait tenir devant l’absolu nécessité de sortir d’un vieux moule.

On ne peut du reste s’empêcher de faire le lien entre la démocratie qui mène à la tyrannie et le libéralisme qui mène au capitalisme et à la financiarisation.

Nous laissons aux historiens le soin d’élucider l’évolution de cette civilisation dont nous constatons l’essoufflement

Ce qui motive notre propos est essentiellement la tentative de description d’un mode de vivre ensemble qui serait fondé sur de tout autre principe. Ici la difficulté réside dans le fait que la démocratie a tellement envahi les notions de liberté individuelles et collective qu’il nous faut faire un effort considérable d’arrachement à nos représentations classiques pour désencrasser notre imaginaire.

L’utopie elle même est affectée par le virus démocratique.

Pour tenter une percée dans cet épais nuage, nous avons choisi d’imaginer un Nous comme puissance et liant de la cité. Nous avons préférée la notion de puissance à celle de pouvoir et remplacé le peuple (grand P petit p) par un mouvement d’alliance individuelles et de diversités qui incarneraient le Nous. Autrement dit ce Nous est à la fois une dynamique et un nombre qui s’agrandirait grâce à une capacité d’inclusion fondée sur l’accueil et la libre expression des conflictualités.

Nous verrons comment grâce à ces espaces de libres expressions, les violences des oppositions peuvent devenir énergie d’actions et intensification des créativités.

Nous décrirons un mode de prise de décision commune et une gouvernance collective ou la représentation n’est ni un porte parolat ni une confiscation de la voix de chacun, ni l’incarnation de tous mais le choix temporaire d’une subjectivité assumée.

Nous verrons comment ce choix se réalise et sur quelles bases.

Nous avons conscience que ceci n’est qu’une proposition imaginaire mais elle a le mérite d’oser pratiquement dépassé un modèle selon nous usé et limitant.

Le Nous que nous construisons est un bâti de cohérence qui peut se tromper mais jamais chercher à manipuler puisqu’aucun pouvoir n’est à gagner mais seulement un supplément de puissance et de joie en la vie de chacun.

Les subjectivités conjuguées :
La domination fut le temps de l’inconscience

Avant d’avoir conscience de la puissance de ma subjectivité et de son incroyable impact sur le monde qui m’entoure, avant de sentir que seul le sujet placé devant le verbe pouvait le rendre actif, avant d’avoir choisi de penser le monde, je me vivais comme le jouet de LA société et DU monde, je me vivais comme pensé PAR le monde.

Cette pensée faisait de moi un être agit par l’extérieur. De fait je ne pouvais accéder au Nous d’une véritable première personne du pluriel. J’appartenais au petit nous du grand nombre qui n’ose dire JE, je m’agrégeais au petit nous des victimes, au petit nous des manipulés, au petit nous de ceux qui n’ont pas le choix, à l’immense petits nous des dominés par d’autre nous non moins ignorant d’eux mêmes. Lorsque j’ai assumé ma subjectivité, j’ai pu décider de rejoindre le grand Nous et devenir cette première personne dont le pluriel exprime la pluralité.

Dès lors nous avons affirmé le choix de la liberté individuelle comme socle de notre union. Notre collectif est avant tout celui d’un bon sens que la grammaire ne cessait de nous montrer : le Nous est l’avènement du Je, et Je est la conscience du Nous.

Aucun tyran ne peut soumettre un être libre, il peut l’emprisonner mais le cœur est inaliénable. Suivre son coeur, entrer en cohérence avec lui, voilà le chemin de la cohérence dont l’autre nom est le courage. Le courage est la puissance dont le cœur est le battement, la source et l’origine. Le courage nous rend héros de notre vie. Le grand Nous est né de l’alliance de ces savoirs personnels.

Nous sommes chacun intégralement nous même et si nos voix forment un chœur, elles n’en restent pas moins chacune un timbre, une nuance et une puissance particulière.
Nous avons bien conscience que nous ne pouvons pas tous parler à la fois aux personnes à qui nous voulons nous adresser. Il nous faut donc choisir quelqu’un à qui elles pourront s’adresser pour poser toutes les questions qu’elles souhaitent sur notre mouvement. Si une personne souhaite agréger sa vision du monde à la nôtre car elle aura été touchée dans sa chair et son désir d’agir, alors nous pourrons dire que notre mouvement devient progressivement une nouvelle forme de société. Car c’est une société que nous sommes en train de devenir et non pas une politique que nous voulons faire. Pour nous une société est un tissu de consciences individuelles librement entrelacées, de besoins consciencieusement pris en compte et de bienveillance absolument vigilante.

Nous sommes un mouvement car nous sommes vivants et dynamiques, nous roulons comme une vague vers de nouveaux horizons. Nous sommes le monde qui vient !
Notre façon de faire société ne s’appuie plus sur les modèles qui ont comprimés notre créativité et notre capacité à nous relier les uns aux autres. Nous ne reconnaissons à aucun être humain le droit de nous soumettre.

Nous n‘avons pas besoin d’être protégés par des dominants, nous voulons engendrer la tranquillité par l’intelligence, l’échange et la confiance. Nous ne voulons plus institutionnaliser la violence car l’institution pour perdurer a besoin d’entretenir son objet.

Comment nous faire entendre :

Nous vivions une véritable crise de la représentation et de la parole.
Nous ne supportons plus qu’un autre être humain s’arroge le droit de parler à notre place et en notre nom. Une nouvelle génération et conscience citoyenne fuit comme une vieille maladie les rapports de force et la prise de pouvoir.

Nous ne voulons plus que quiconque écrase notre puissance de vie (d’être et d’agir)

Nous sentons que la route de la représentation élective est barrée.

Nous expérimentons que celui qui prétend nous représenter, fini inévitablement par vouloir nous diriger et nous faire taire. Nous lui avions prêté notre parole et nous constations qu’il ne voulait plus nous la rendre. Nous lui avions donné notre voix et il nous la confisquait.

La plupart de nos politiciens sont encore attachés à des formes de communications usées jusqu’à la trame qui cherchent encore à séduire où à convaincre. Ils doivent nous gagner, nous emporter sans respecter notre existence. Ils n’éprouvent aucun intérêt à nous regarder vivre mais Ils prétendent nous éduquer et nous ramener dans leur droit chemin.

Ils ne se voient pas enlisés, essoufflés dans une ligne de fuite qui n’a plus de « droit » qu’une perspective sans destination.

Ils nous parlent de communication sans réaliser qu’ils ne savent plus entendre et de progrès sans comprendre qu’ils avancent sur un plan de l’histoire où ils sont de plus en plus seuls.

Ils veulent contrôler et gérer les moyens financiers, nous voulons libérer nos capacités et nos élans. Ils veulent enfermer nos richesses dans l’illusion des leurs.

Nous sentons que nous ne sommes déjà plus au même niveau d’humanité.

Ils rejettent leurs émotions, nous revendiquons notre sensibilité, ils affirment le monopole «légitime» de leur force, nous leur opposons la diversité de nos fragilités. Ils revendiquent leur certitude, nous choisissons d’être curieux et nous interroger, pour mieux nous comprendre, pour mieux nous respecter et surtout pour ne pas croire savoir de l’autre ce qu’il ne nous dit pas. Nous ne voulons pas ramener la parole de l’autre à un silence consensuel. Pour nous « qui ne dit mot, se tait et ne consent pas forcément ». Nous attendons que les timides osent lever leurs yeux et leur voix, nous sommes d’abord attentif et apprenons à nous entendre avant de nous allier.

Personne ne peut parler à notre place mais nous allons tout de même choisir quelqu’un à qui parler c’est à dire quelqu’un à qui VOUS pourrez parler et qui aura tout notre accord pour exprimer en quoi il est une partie vive de notre mouvement. Une goutte parmi les gouttes, traversée par l’intégralité de la force du fleuve.

Nous ne voulons plus de chef et le mot leader ne nous rassure pas plus car il suppose que nous avons besoin d’être conduits comme des enfants que l’on prendrait par la main.

Nous sommes absolument déterminés et adultes et nous voulons que notre parole individuelle ne soit pas érodée par le fait d’appartenir à un mouvement pluriel donc nécessairement composés de personnes différentes.

Nous avons chacun déjà expérimenté dans notre vie la frustration et la colère que provoque la spoliation de notre volonté et l’irrespect de notre singularité. Chacun de nous est irremplaçable et nous n’irons pas peupler les cimetières de ceux qui croyaient l’être.

Nous ne voulons ni porte parole ni leader, mais juste une personne à qui les autres parleront et qui changera pour ne pas être identifié de l’extérieur au mouvement entier Nous voulons une personne qui ne représente qu’elle même et, en cela sa part du mouvement.

En cela elle prouve sa puissance d’engagement intime, cette force qu’elle donne à sentir est celle qui habite chacun de nous à sa façon.

Nous apprenons à coordonner nos puissances et à les mettre à œuvre pour nous même (en nous libérant des habitudes qui ne nous conviennent plus) et pour notre mouvement
(par la pratique individuelle et collective de nouvelles formes)

Nous voulons une personne qui parle en son nom de toute la puissance de sa sensibilité. Quelqu’un qui affirme qu’il est un sujet libre, une conscience responsable de sa parole. Il choisi les mots qu’il prononce car il sait que sa bouche est reliée à son cœur. Ses paroles ont la tonalité et le son de son corps et l’énergie de son existence.
C’est parce qu’il parlera de lui, c’est à dire à partir de lui, qu’il parlera de nous comme chacun de nous pourrait parler à partir de lui même.

Ce « Quelqu’un » à qui vous parlerez ne nous représentera pas mais, plus il sera lui même mieux il parlera de nous.

Il ou Elle dira
— « Je ne prêche pas une utopie, je vous parle de la société où je vis déjà, la voyez vous, la sentez vous, l’entendez vous la travers mes yeux, mon élan, ma bouche ? La voyez vous
dans votre rétine, la sentez vous dans votre chair, l’entendez vous vibrer dans vos tympans et faire frissonner votre peau ? Ce mouvement c’est moi et ce pourrait bien être vous aussi … et vos enfants…et vos proches….et vos voisins…et les proches de vos voisins….et les amis de vos enfants.

Vous demandez comment cette personne sera choisie ?

Chacun de nous a dit pourquoi il ajoute son « MOI» au « NOUS ». Ce faisant, il est devenu une première personne du pluriel. Il ne cesse pas d’être une première personne du singulier mais il intensifie son règne sur lui même, le roi a dit « nous voulons » et chacun de nous est reine ou roi de son propre royaume.

Chacun de nous a exprimé sa détresse, sa solitude, sa tristesse ou sa colère, son désir de s’allier et sa crainte de se voir « récupéré » ou instrumentalisé. Chacun de nous a dit vouloir que le monde change et chacun a accepté la première épreuve qui consiste à porter la part de son monde dans celui des autres et la part du monde des autres dans le sien.

Chacun de nous a expérimenté que l’altération (en temps qu’elle nous modifie) n’est pas forcément négative et que l’altérité passe par elle.

Chacun de nous a raconté ce qu’il voyait, ce qu’il sentait, ce qui le fâchait.

Nous avons fait silence et nous avons laissé à sa voix le temps de nous atteindre et de nous toucher. De ce fait chacun de nous a pu expérimenter le bonheur d’être entendu du tréfonds de sa sensibilité. Nous avons été troublé et nous avons compris à quel point nos émotions sont un flot puissant de vie, un mouvement qui nous régénère s’il peut circuler d’un être à un autre comme de soi à soi même.

Chacun de nous à trouver dans le nous, cette première personne du pluriel à qui parler. Chacun de nous é tout d’abord été décontenancé et surpris par l’incroyable présence de cette écoute. Chacun l’a ressentie dans tout son corps comme si tout le flot de nos tristesses et la lourdeur de nos désespoirs trouvaient enfin le lit où ils allaient pouvoir s’écouler tout en nous libérant de leur pression. Chacun de nous a vu pendant ce temps la tristesse et la pesanteur des autres s’ajouter au flot de la nôtre. Nous avons pu chacun percevoir notre propre soulagement en laissant notre colère s’écouler dans l’écoute de celle de l’autre.

Ainsi nous avons compris que cet autre, à qui les autres parleraient, serait avant tout quelqu’un que nous aurons non seulement écouté en faisant silence et tendant nos oreilles, mais aussi entendu car sa parole et sa sensibilité auront résonné en nous. Nous insistons sur le fait que cette personne n’est pas ni un porte parole ni un représentant ni même un messager mais une part subjective de notre mouvement qui est précisément une alliance de subjectivités assumées et responsables.

La définition commune des qualités requises

Ensemble nous avons défini les qualités requises de la personne que nous allons choisir.

Si par exemple il nous semble primordiale que celle ci possède une élocution claire, nous l’écrirons dans notre élaboration collective du profil.

Il se peut que nous réalisions alors que beaucoup d’entre nous confondent encore élocution claire avec facilité d’expression et qu’il risque ainsi d’en découler l’éventualité d’une manipulation rhétorique. Nous comprendrons que ce point, qui nous paraissait d’emblée évident ( la clarté d’expression), nécessite cependant d’être creusé et affiné ensemble.

Il en va de même pour beaucoup d’autre points et principalement celui qui consiste à utiliser ses émotions. Mais il s’agit la d’un chapitre qui exige un développement tout particulier qui serait ici trop long mais que nous étudions dans le détail par ailleurs.

Nous ne choisissons pas par élection car ce n’est pas la personne qui se propose mais nous qui choisissons quelqu’un à qui nous faisons la proposition. La différence entre une proposition et une désignation réside dans la liberté d’accepter ou de refuser.

Nous avons donc décider de choisir avec son accord celui dont les mots en sensibilité auront le plus fait vibrer notre subjectivité. Nous lui avons demandé d’être quelqu’un à qui parler, à qui les autres parleront et à qui nous parlerons c’est à dire une personne ouverte et accueillante. Au bout d’un temps variable et défini nous avons demandé à quelqu’un d’autre et la personne précédente a repris sa place parmi nous.

Ainsi nous éprouvons le plaisir d’être choisi pour ce que nous sommes aux yeux des autres et non pas mis en avant par notre propre besoin de reconnaissance.

Ainsi nous découvrons les nombreuses facettes de notre petite société et nous expérimentons les différentes postures.
Ainsi nous enrichissons nos échanges avec les autres sociétés, mouvements, institutions et organisations, tout en nous protégeant des prises de pouvoir ou de détournement.

Nous n’avons besoin que de très peu de moyen pour fonctionner car chacun de nous
contribue au fur et à mesure aux besoins de notre avancée.

Notre suffrage est assumé et commenté. Il n’est surtout pas anonyme

Lorsque nous choisissons la personne qui correspond le plus à notre sensibilité et qui semble pour nous incarner le plus la voie et les valeurs qui nous sont précieuses (sans cela on ne parlerait pas de valeurs mais de principes) ; lorsque nous désignons cette personne, nous affirmons chacun notre décision devant tous en prenant bien soin de l’expliquer le plus clairement possible. Nous le faisons pour dire les qualités qui nous ont touchées chez cette personne et pour exprimer en quoi elles nous semblent profondément indispensables à une parole dans laquelle nous pourrions reconnaître nos propres aspirations. Il est fondamental que notre choix reflète l’idée que nous avons de la partie la plus sensible de notre humanité en tant que nous souhaitons la partager et la voir partager par d’autres.

En cela l’idée même d’un isoloir ou de l’anonymat du choix, vont exactement dans le sens contraire de notre désir de reconnaissance réciproque. Nous avons besoin de savoir que les autres ont vu et reconnu notre choix.

C’est précisément parce que nous avons à notre tour pu entendre et comprendre le choix de chacun que nous avons pu intimement et librement modifier ou ajuster le nôtre. Le suffrage universel représente pour nous une universalité de l’absence et de l’irresponsabilité. En effet qu’est ce qu’une responsabilité qui se dérobe et se cache devant autrui ? Est ce par peur d’être jugé ou vilipendé que nous nous disparaissons dans l’isoloir vu et en ce cas, de quelle liberté parle t’on quand on me demande de donner mon opinion.

Il en va de même pour la main qui rédige sa réponse et la cache dans le chapeau. Nous voulons dire et dire encore les qualités que nous avons vu, nous voulons décrire les compétences qui nous paraissent évidentes nous voulons le faire pour que justement chacun puisse entendre notre choix. Nous voulons le faire pour pouvoir à notre tour entendre et apprécier celui des autres. En cela nous affirmons notre désir de nous relier en apprenant à nous entendre et à nous respecter comme être humain responsable de son choix et de sa sensibilité.

Lorsque des décisions doivent être prises, nous délibérons ensemble en continuant d’affirmer notre sensibilité et en assumant pleinement notre subjectivité. Ainsi il ne peut y avoir de majorité forte impliquant une minorité faible.

Ainsi chaque décision implique qu’une part du monde de chacun négocie d’abord avec lui même. Chacun de nous pourra sentir jusqu’où il peut aller sans abîmer cette joie d’être lui même qui est la base du plaisir d’être ensemble.

Si une décision satisfait l’un et pas l’autre, il ne faudra surtout pas couper la poire en deux car cela supposerait une part égale alors que la satisfaction réside sur un ajustement qui n’est précisément pas une égalité mais une personnalisation c’est-à-dire encore une fois, la prise en compte de chacune des subjectivités.

Nous ne décidons pas par un consensus où le silence fait approbation (et laresponsabilité ne s’engage pas), mais par un consentement. Nous savons bien qu’il faut parfois quelques objections avant d’arriver à l’accord, mais elles soulèvent la plupart du temps des malentendus et des besoins de clarification. Nous disons L’accord et non pas UN accord car si chaque décision est spécifique L’accord (avec un grand L) est fondamental en tant qu’il exprime et renouvelle la cohésion de notre petite société.

Nous avons aussi appris à ressentir et à discerner assez vite les intentionnalités égoïstes et nous avons compris qu’elles étaient souvent le résultat d’une contraction intérieure et d’une peur. Mais c’est aussi pour dépasser cela que nous avons choisi d’être ensemble.

 

Du Fondement éthique à une pratique de la cohérence

Notre définition du droit dépasse l’idée de répression.

Nous comprenons « le monopole légitime de la force » qui définie l’état et le droit d’usage de la violence, mais nous lui préférons l’accueil et la culture des ressources de chacun comme socle de notre société.

En effet l’éducation étant notre priorité absolue, nous transformons déjà le concept de sécurité (qui induit un repli sur soi et la peur de la menace) en celui de sérénité (qui implique une véritable confiance en l’autre et en l’avenir). Le droit à L’erreur en tant que possibilité de se tromper nous apparaît comme l’expérience la plus “humanisante” qui soit.

Comment faire sien le monde et développer sa sensorialité et son intelligence sans prendre le risque de l’inconnu. “Errare humanum est…” dit le proverbe, le mal ne réside pas dans l’erreur mais dans l’incapacité à la reconnaître qui induit un entêtement que le suite du proverbe décrit comme “…sed perseverare diabolicum est”.

Ainsi la « tolérance zéro » est la façon la plus radicale d’emprisonner l’intelligence et son développement. Elle tétanise l’enfant et toutes les formes de créativité. Face à ce diktat, une seule réponse possible : le contre mouvement d’évasion de ce système qui suppose une énergie contraire qui devient violence.

Autrement dit cette tyrannie divise le monde en deux :

Ceux qui y résistent avec leur moyen et qui vive la transgression, donc l’exclusion.

Ceux qui s’y plient et qui s’achemine progressivement et inéluctablement vers l’abrutissement.

Rare sont ceux qui, soumit à ce système ont pu échapper à cette tragique et mortifère alternative.

Ainsi ne pas provoquer la violence permet déjà de réduire considérablement l’usage de la force.

Une éducation qui responsabilise et encadre avec souplesse et fermeté les cheminements parfois erratiques et sinueux de chacun (qu’il soit enfant ou adulte) est notre absolue priorité.

Pour nous l’éducation n’est pas réservée aux enfants, elle est un accompagnement de toute une vie à des degrés divers. Sa mise en place est longue et laborieuse mais notre mouvement nous donne le courage et l’énergie de sa mise en œuvre.

Ainsi ce que nous prenions pour de la liberté n’était qu’une puissance de vie encore en friche, elle résistait au contrôle mais ignorait encore que l’art de la maîtrise apporte la fulgurance de la concentration.

Cette force de vie débordante, nous ne la réprimons pas, nous en respectons l’intégrité et la vitalité, et pour la voir grandir sans s’étouffer dans ses arborescences, nous lui offrons une éducation qui est un art d’apprendre par soi même. Nous accompagnons les vitalités à la conscience d’elles mêmes. C’est par cet apprentissage de l’émancipation que notre jeunesse (quelque soit son âge) pourra dépasser le contrôle et faire taire les gendarme ou les délinquants intérieurs que les éducations irresponsables ont injectés en nos enfances et nos fragilités.

Nous remplaçons le maître qui rappelle à l’ordre par l’enseignant qui appelle l’intelligence. Il enseigne la discipline comme l’art de la concentration et invite à réfléchir sur ce qu’il enseigne. Il ne fait pas la police dans une classe, il exige le respect de tous. Il n’abuse pas de son autorité, il enseigne chacun à devenir l’auteur de lui même et à réaliser la sienne. Cette éducation à l’auto-éducation, donne à chacun les outils pour découvrir ses capacités, les affiner et les valoriser.

 

Le travail de la légèreté comment fondement sociétal.

Pour nous, le monde commun est un monde où chacun peut vivre et s’épanouir. Nous nommons cela le monde qui change, c’est à dire un monde qui s’hybride et se teinte de sa rencontre avec celui de l’autre.

Pour cela chacun de nous contribue en conjuguant une part de son monde à celui des autres auxquels ils décident de se relier. Par cela nous ne sacrifions rien de nous même mais nous élaguons notre liberté car, à l’instar des arbres qui d’épuisent en ramifiant trop, trop de latitude nous amène au débordement et à la confusion.

Nous offrons notre part au besoin de notre société (ou association) car nous savons qu’elle représente notre condition de possibilité d’existence. Nous remplaçons les conditions de vies que les générations précédentes réclamaient, par les ressources que nous générons ensemble. Elles ne sont ni dûes, ni exigibles elles sont le fruit de nos activités communes.

Le pot commun de notre puissance est considérable et nous en ferons d’incomparables capacités. Cela signifie que nous somme chacun un monde et qu’ensemble nous créons le monde en tant qu’il devient celui où nos mondes s’égaillent pour faire société. C’est parce que cette communauté tisse et entrelace l’énergie de chacun que nous la nommons société heureuse. La joie n’est pas une utopie mais un processus d’irrigation et de développement de l’énergie. Nous ne visons pas le bien être lent et mou mais une légèreté dynamique et décisive.

Nous ne souhaitons pas être alourdis par des problèmes que le désespoir et la culpabilité rendent encore plus pesant.

Nous ne prétendons plus nous aider en portant le poids d’un autre. Cela nous le nommons : “fausse solidarité”.

Nous apprenons ensemble à déposer gramme par gramme les lourdeurs qui encrassent notre créativité, notre liberté et notre joie de vivre. Nous avons constaté que nous étions tous lardés de ces poids jusqu’aux plus avisés d’entre nous.

Nous avons expérimenté qu’à chaque fois que nous nous rejetions ou nous nous jugions (nous même ou les autres), un nouveau poids s’ajoutait. Ensemble, nous avons découvert que la légèreté menait à la joie individuelle et à la tolérance.

 

La création d’un espace de libre expression de la conflictualité

Nous avons presque tous déjà vu des prétendus débats où la houle se mue colère puis en agression jusqu’ à parfois finir dans la violence ou l’indignité. Nous nous sommes demandés comment des gens prêts à échanger des idées en viennent à se meurtrir verbalement ou physiquement ? Pourquoi des points de vues différents provoquent- ils de tels incontrôlable remous ? Comment des personnes, toutes attachées à des idéaux pour mieux vivre ensembles, en arrivent elles à s’égarer dans l’agitation de la haine ? Nous avons vu le cadre d’une confrontation pacifique voler en éclat sous la force du déchaînement, nous avons vu les gens partir furieux, les portes claquer, et parfois les lieux être saccagés et des personnes agressées.

Oui nous avons remarqué que ces lieux n’étaient protégés par aucune règle. Nous avons remarqué que le cadre du débat était médiatique, politique ou publique mais qu’il ressemblait presque toujours à une arène où l’on invite le peuple à voir des gladiateurs en découdre. En d’autre mots le débat tenait du spectacle ou le participant glisse dans le rôle d’un combattant avec plus ou moins de délectation. Il fallait un gagnant donc un perdant. Le débat portait bien son nom, quant à la polémique elle vient de la guerre (polemos). Dès lors la raison cède sous la pression : elle ne désigne plus la sagesse mais elle fait perdre la face à l’autre. Si j’ai raison c’est que tu as tort.

Nous n’avons pas vu d’échange d’idées mais nous avons assisté à des attaques stratégiques et des jeux de rhétoriques destinés à avilir l’adversaire ou à flatter des supporters.

Nous n’avons pas vu d’échanges de richesses sensibles ou existentiels mais des véhémentes justifications de positions doublées de reproches et d’accusations. Tout cela était Démagogie et Platon nous avait pourtant bien mis en garde.

Un conflit ne naît généralement pas de l’expression d’un désaccord, fût il radical, avec les idées d’un autre, un conflit naît de la perception que nous en avons et qui provoque en nous des mouvements intérieurs puissants qui nous emportent parfois au-delà de notre capacité à les retenir.

Tout se passe comme si les idées de l’autre prenaient chair et devenaient immédiatement menaçantes, comme si l’adversaire se changeait en danger ou en obstacle. Dès lors nous le mécanisme de réponse à la peur se met en place, l’agression, la fuite, ou le figement. Nous réagissons plus que n’argumentons : notre cœur s’emballe, notre voix s’emporte. La partie du cerveau concerné est celle qui est la plus ancienne (reptilien) et faite pour répondre à une menace vitale. Cette partie conditionne les réflexes et sa rapidité est telle qu’elle précède notre prise de conscience.

Ce mouvement intérieur et non contrôlé nous bouleverse et bloque tout accès à notre capacité de réflexion qui a besoin d’un minimum de sécurité et d’une temporalité plus longue pour se déployer.

Nous sommes donc incapable de juguler la force de ces mouvements intérieurs. Tout comme nous ne pouvons étouffer le cri d’un autre sans risquer de le priver mortellement d’air, nous ne pouvons pas empêcher la vague de la rage ou de la colère mais nous pouvons la laisser nous traverser et nous laisser le temps de nous reprendre. Pour cela il nous faut un espace sécurisant on nous pouvons nous retrouver et apprendre à revenir de cet “hors de nous”.

Nous savons que cette traversée de la violence fait partie de l’apprentissage, nous voyons que nous ne pouvons exiger de quelqu’un qu’il se reprenne alors qu’il est incapable de se diriger car sa conscience est littéralement balayée par l’émotion.

Il nous faut donc créer ces espaces ou la violence retenue par le cadre peut devenir une énergie constructive et se changer progressivement en curiosité de soi et de l’autre. Ainsi comme une prise de terre dévie dans le sol le trop plein d’électricité en nous protégeant de l’électrocution, nous installons dans nos espaces de libre expression, des limites qui bordent le flux émotionnel sans le contraindre.

Nous avons décidé de fabriquer des espaces où la conflictualité pourrait s’exercer en toute sécurité ou chacun pourrait de se risquer hors de lui et se reprendre. Car sans risque de cette conflictualité nous ne pouvons connaître les forces qui sont en nous. Nous devons expérimenter le tourment émotionnel de l’opposition pour sentir en quoi il nous affecte. Sans ce précieux et irremplaçable vécu nous ne pouvons pas accéder à l’autre car nous nous redoutons nous même et craignons de nous confronter à nos débordements.

Ces limites sont des règles et des enseignements:

• Tout rapport de force dans un débat doit être reconnu et nommé (mais non jugé)
• Toute tentative d’avoir raison sur quelqu’un doit être reconnue et nommée (mais non jugé)
• Exprimer ses idées et dire ses émotions engage celui qui les prononce qui est irremplaçable et doit être entendu. Nul ne peut contredire cela.
• Chaque point de vu est la vue d’un point, l’autre se trouve donc dans le débat à une place qu’on ne peut lui prendre.
• Les émotions comme la colère, la tristesse et la rage doivent être accueillies par le publique mais si l’adversaire en est la cible, le débat doit prendre un temps d’arrêt afin de laisser passer le flot et que l’adversaire ne soit ni blesser ni contaminer par la violence.
• Une idée est essentiellement fausse lorsqu’elle est incohérente, c’est donc le plus souvent cette incohérence qu’il est intéressant de montrer, car dès qu’elle est mise à nu, celui qui en prend conscience a le désir naturel de changer sauf si l’orgueil l’en empêche. L’orgueil est souvent mené par la peur de perdre la face et la peur de perdre la face par le regard des autres sur votre visage. De cela découle l’importance du rôle bienveillant du public et la nécessité qu’il soit le gardien des règles et des limites.
• Une idée ne peut pas être imposer à un autre, elle doit être expliquer afin que celui d’en face puisse répondre de la manière dont il la comprend et la ressent. Ces allers retours de clarification de la perception et de l’intellection de chacun sont indispensables.
• L’adversaire n’est pas nécessairement un ennemi mais comme le dit l’étymologie un autre « versant » du réel (latin ad versus : tourné vers ou contre)
• Ainsi nous préfèrerons au mot débat qui implique l’idée de ce battre (étymologie) celui de controverse qui implique une partie adverse c’est à dire un autre côté donc une vu que nous ne pouvons pas avoir . Ce partage des vues même s’il est confrontant et dynamique est la base de toute réalité car celui qui a toujours raison est aveugle à autrui et donc au monde. Il devient seul et fou enfermée dans une raison qui tourne avide.
• Si l’ensemble du groupe reconnaît comme intelligence, la capacité d’évoluer et de dépister les incohérences (de quelque côté qu’elles se trouvent), alors tout naturellement devient victorieux celui qui la révèle en l’autre et celui qui la reconnaît en lui même grâce à l’autre. Cette victoire à deux visages ne s’obtient qu’à deux et par la controverse, et les adversaires deviennent des alliés qui ont agrandit leur territoire grâce à la vison de l’autre.
• Avoir de la raison est donc plus cohérent et fructueux qu’avoir raison (qui implique la défaite d’un autre)

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10.

 

10. Le monde organisé à l’heure de l’Anthropocène – Emmanuel Bonnet, Cyprien Tasset

Le « trouble » associé à l’anthropocène, ne repose pas sur l’anthropocentrisme, le fait de considérer les « humains » comme les principes organisateurs du monde (Haraway, 2020) mais de présupposer que les organisations sont les entités constitutives du monde dans lequel nous vivons : orgo-centrisme. Le « Capitalisme Mondial Intégré » et ses régimes sémiotiques (Guattari, 1989), une « politique identitaire centrale » (Manning 2019) sur ce qui mérite ou non d’exister, constituent un processus de captation et de contrôle des êtres dans un « monde » acosmique (Montebello, 2015). C’est l’implicite cosmologique que nous voulons discuter ici. Ce que produit le monde organisé à l’heure de l’Anthropocène est une absence de monde. Il s’agit dès lors de « dé-organiser » le monde pour le retrouver, autrement dit, de le dé-projeter, contre toute promesse managériale d’une lutte organisée contre l’anthropocène.
Cette dé-projection peut chercher des appuis dans les contradictions qui travaillent les organisations. Nous pensons en particulier aux retournements de la rationalité organisante (avec ses promesses d’amendements durables et responsables) en une mécanique de l’effondrement. Ce retournement de rationalité opère concrètement à travers des parcours de cadres bouleversé.e.s par la ratio effondriste, et que cela peut conduire à faire défection, de différentes manières.
À partir des réflexions et des enquêtes menées au sein d’Origens Media Lab, cet atelier se propose de discuter stratégiquement de la projection du monde organisé dans l’Anthropocène, et des prises qu’offrent ses propres acteurs à la critique.

 

9.

9. L’institution de milieux – Sarah Vanuxem

Désormais, la question n’est manifestement plus celle de la poursuite ou de l’arrêt de la croissance, mais celle des moyens d’assurer une décroissance qui soit la moins violente et la moins destructrice possible de ce à quoi nous tenons, à commencer de nos lieux de vie, moyens de subsistance et libertés. À cette fin, nous voudrions faire une proposition : se saisir de techniques ou de notions du droit déjà existantes pour penser une confédération de milieux dont les habitants – humains et non-humains – assureraient, chacun à leur mesure, l’intendance ou l’administration. Dans cette perspective, on pourrait s’appuyer sur le principe de solidarité écologique, lequel commande de prendre en compte, dans toute prise de décision publique ayant une incidence environnementale notable sur les territoires concernés, « les interactions des écosystèmes, des êtres vivants et des milieux naturels ou aménagés », soit les relations d’interdépendance entre les êtres qui séjournent ensemble au sein de mondes singuliers. Plus précisément, on pourrait redéfinir nos lieux de vie – et ici même sur le plateau de millevaches – en repartant du tracé des sections de communes, ces communs fonciers rémanents. On pourrait aussi s’inspirer du mouvement de personnification de la nature, soit de la reconnaissance de la qualité de sujet de droit à des fleuves, des lacs ou des forêts. On pourrait encore puiser dans l’histoire du droit des cités-villes, des monastères ou des corps de ferme – et, pourquoi pas aujourd’hui, des écosystèmes ? – auxquels étaient jadis reconnus des droits. Au final, l’hypothèse est que, sur le terrain du droit, nous disposons déjà de matériaux pour atterrir et mener une politique écologique, à l’échelle non pas seulement internationale, mais aussi locale.